Feuilles de roquette et de radis criblées de trous : les puces de terre, la parade

Feuilles de roquette et de radis criblées de trous : les puces de terre, la parade

Chaque année, c’est le même scénario chez moi : je sème la roquette fin avril, je me réjouis d’une levée impeccable, et dix jours plus tard les feuilles ressemblent à de la dentelle. Les radis subissent le même sort, et les jeunes choux aussi. Le coupable est un minuscule coléoptère qui saute comme une puce dès qu’on approche la main, et qu’on ne voit presque jamais si on n’y prête pas attention. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut le tenir à distance sans rien pulvériser du tout.

Le symptôme, précisément

Les trous des altises sont ronds ou légèrement ovales, de 1 à 2 mm, criblés sur toute la surface du limbe, souvent sans traverser complètement la feuille : il reste parfois une fine pellicule translucide au fond. Ils se concentrent sur les feuilles les plus jeunes et les plus tendres, au centre de la rosette, et les bords de la feuille restent intacts.

C’est cette signature qui permet de ne pas se tromper de coupable. Une limace laisse des trous irréguliers aux bords déchiquetés, souvent accompagnés de mucus séché et de crottes noires. Une chenille de piéride mange par plaques et laisse des déjections vertes bien visibles. Un otiorhynque grignote en demi-lunes sur le pourtour. L’altise, elle, mitraille le centre et ne laisse rien d’autre derrière elle.

Qui est l’altise

Ce sont de petits coléoptères du genre Phyllotreta, de 2 à 3 mm, noirs ou noirs à bandes jaunes selon l’espèce, brillants. Ils possèdent des fémurs postérieurs renflés qui leur permettent de bondir à plusieurs dizaines de centimètres, d’où le surnom de puce de terre. Secouez une feuille de radis attaquée au-dessus de votre main : vous les verrez décoller d’un coup, et c’est souvent la seule fois où vous les apercevrez.

Elles s’attaquent presque exclusivement aux crucifères, c’est-à-dire la famille du chou : radis, navet, roquette, moutarde, chou de toutes sortes, colza, cresson, mais aussi certaines ornementales comme les giroflées. Les adultes passent l’hiver cachés sous les débris végétaux, dans les haies et les premiers centimètres du sol, puis sortent au printemps dès que la température monte.

Pourquoi elles explosent certaines années

L’altise adore le chaud et le sec. Les pics d’attaque chez moi tombent en mai-juin, puis à nouveau en août-septembre pour la génération suivante, et toujours pendant les séquences ensoleillées sans pluie. Un printemps froid et humide passe presque inaperçu, une semaine à 26 °C sans une goutte d’eau et la planche de roquette est perdue en trois jours.

Le sol nu, tassé et sec est leur terrain de jeu idéal : il chauffe vite, elles s’y déplacent facilement et y trouvent des abris. Une parcelle paillée, régulièrement humide, avec des plantes vigoureuses qui poussent vite, subit nettement moins. Ce n’est pas magique, c’est simplement que la plante prend de l’avance sur les dégâts.

Le voile, posé le jour du semis

La seule méthode qui fonctionne à tous les coups chez moi, c’est le filet anti-insectes à maille fine, de l’ordre de 0,8 mm, tendu sur des arceaux ou posé directement sur la planche et lesté sur tout le pourtour avec de la terre, des planches ou des sacs de sable. Un voile qui bâille sur dix centimètres ne protège rien : les altises marchent, elles n’ont pas besoin de voler pour entrer.

Le point critique, c’est le moment de la pose. Je couvre le jour même du semis, avant la levée, pas quand les premiers trous apparaissent. Sinon, on enferme les insectes avec les plantes et on se prive du seul recours qui restait. Deuxième point : ne jamais couvrir une planche qui portait des crucifères l’année précédente, parce que les adultes hivernants sortent du sol, sous le voile.

Arroser le soir, et arroser vraiment

L’altise déteste l’humidité sur le feuillage. Une aspersion fine en fin de journée, tous les soirs pendant la période sensible, réduit visiblement les dégâts. Ce n’est pas un traitement, c’est une gêne : les adultes se réfugient au sol, mangent moins, et les jeunes plants gagnent les quelques jours d’avance dont ils ont besoin pour s’en sortir.

Je double cet arrosage d’un paillage fin — tonte séchée, paillette de lin, feuilles broyées — sur 2 à 3 cm entre les rangs, une fois les plants levés. Le sol reste frais, la surface n’est plus ce four à insectes, et le contraste avec une planche nue voisine est parfois spectaculaire. Sur radis, cela suffit souvent à sauver la récolte sans autre intervention.

Décaler les semis

La deuxième stratégie qui marche sans matériel, c’est de semer à côté des pics. Les radis semés en mars et début avril, ou à partir de la mi-septembre, passent très largement entre les gouttes chez moi. Ceux de fin mai sont systématiquement les plus abîmés. La roquette suit exactement la même courbe, et elle est bien meilleure semée à l’automne, plus tendre et moins piquante.

Cela demande d’accepter un trou dans le calendrier, en plein cœur de l’été, où l’on cultive autre chose sur ces planches. Chez moi, ces mêmes emplacements portent des haricots ou des laitues en juin-juillet, ce qui a l’avantage de casser aussi le cycle en changeant de famille botanique. La rotation n’est pas un principe abstrait : ici, elle se voit à l’œil nu sur les feuilles.

La planche sacrifiée

Une bande de moutarde ou de roquette semée dense en bordure, une à deux semaines avant la culture principale, capte une bonne partie des adultes. Ils s’y installent parce que c’est ce qu’ils trouvent en premier, et ils y restent tant que la ressource est là. Je fauche cette bande et je l’évacue quand elle est bien peuplée, en fin de journée quand les insectes sont moins mobiles.

Les pièges chromatiques jaunes engluées, plantés à 10 cm au-dessus du sol, ne règlent rien à eux seuls mais servent de compteur. Quand j’y trouve mes premières altises, je sais que la fenêtre est ouverte et je pose le voile sur les semis à venir. Cette information vaut plus que les quelques dizaines d’insectes capturés.

Ce qui ne marche pas

J’ai testé un certain nombre de recettes qui circulent, et la plupart ne tiennent pas la comparaison avec une planche témoin :

  • la cendre de bois saupoudrée, emportée à la première pluie, sans effet mesurable et qui alcalinise le sol à la longue
  • le marc de café, qui n’a jamais fait fuir une altise chez moi
  • le purin d’ail ou d’oignon, dont l’effet répulsif dure quelques heures au mieux
  • les plantes compagnes censées repousser les altises, alors que la roquette voisine est dévorée à un mètre
  • la terre de diatomée, qui agit un peu à sec mais s’annule au premier arrosage, précisément celui dont vous avez besoin

Une récolte trouée reste une récolte

Il faut garder le sens des proportions. Sur radis, la partie consommée est la racine : des feuilles criblées n’empêchent ni la formation ni la qualité du radis, tant que la plante conserve assez de surface verte pour pousser. Je récolte sans état d’âme des radis dont le feuillage ressemble à une passoire, et personne à table n’a jamais fait la différence.

Sur roquette, moutarde ou jeunes pousses, c’est autre chose, puisque c’est la feuille qu’on mange. Là, une attaque sévère condamne la planche à un usage esthétique nul mais parfaitement comestible : je les passe en soupe ou en pesto, où l’aspect n’a plus d’importance. Ce qui est vraiment perdu, ce sont les semis de choux au stade cotylédon, qui peuvent être tués net en 48 heures.

Le conseil de Sophie. Achetez un filet anti-insectes en maille fine plutôt qu’un voile de forçage : le second laisse passer les altises et fait grimper la température en dessous. Et posez-le le jour du semis, jamais après avoir constaté les dégâts.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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