Le printemps dernier, j’ai perdu trois rangs de laitues en une semaine sans jamais croiser un seul coupable en plein jour. J’ai fini par sortir un soir à 22 h 30, lampe frontale sur la tête et seau à la main. En dix minutes de tour de potager, j’avais vingt limaces au fond du seau. Depuis, entre avril et juin, c’est le seul geste qui change vraiment quelque chose chez moi.
Pourquoi vous ne les voyez jamais en journée
Une limace n’a pas de coquille pour retenir son eau. Dès que l’air s’assèche, elle se réfugie sous une planche, sous un pot, dans une fissure, sous le paillage humide ou trois centimètres sous terre. Elle ne ressort que quand l’humidité remonte, à la tombée de la nuit ou après une pluie. Chercher des limaces à quinze heures, c’est chercher des chauves-souris à midi.
Il faut aussi savoir à qui on a affaire. La responsable des semis rasés n’est presque jamais la grosse limace noire ou rouge qu’on voit traverser les allées, mais la petite limace grise beige de trois à cinq centimètres, qui vit dans les premiers centimètres de sol. La grosse Arion mange surtout de la matière en décomposition : pas innocente sur un semis tendre, mais pas la vraie coupable.
La bonne fenêtre horaire
Le créneau qui rapporte, c’est une à trois heures après la tombée de la nuit, quand la rosée se dépose. Il faut plus de 5 °C, l’idéal se situant entre 12 et 18 °C, avec un air humide et pas de vent. En Anjou, au mois de mai, cela tombe entre 22 h et 23 h 30. Par nuit sèche et ventée, vous ferez le tour pour rien.
J’ai pris l’habitude de provoquer la sortie. Vers 19 h, j’arrose copieusement la planche que je veux nettoyer, même si elle n’en a pas besoin, et je reviens trois heures plus tard. Les limaces montent sur les feuilles au lieu de rester tapies dessous, et le ramassage devient presque trop facile. Après un orage, c’est encore mieux, et c’est ce soir-là qu’il faut sortir.
Trois objets suffisent
- Une lampe frontale, pas une lampe de poche : vous avez besoin de vos deux mains, et le faisceau doit suivre votre regard sans que vous y pensiez.
- Un seau avec un fond de deux centimètres d’eau, pour qu’elles ne remontent pas le long des parois pendant que vous continuez.
- Une paire de gants fins, ou une vieille pince à cornichons si le mucus vous répugne autant qu’à moi.
Le mucus s’enlève très mal à l’eau claire, il faut du savon et du frottement. Ce n’est pas la seule raison de porter des gants : les limaces peuvent héberger des parasites qui posent problème aux chiens et aux hérissons. Je me lave systématiquement les mains en rentrant et je ne laisse pas le chien fouiller dans le seau.
Le circuit qui rapporte le plus
Ne partez pas au hasard, faites toujours le même tour. Je longe d’abord les bordures en bois des planches, puis je vérifie le pied de chaque salade et le dessous des feuilles basses, ensuite les allées gravillonnées qu’elles traversent à découvert, puis le tas de compost et le bas du muret. Je finis par les pots posés au sol, soulevés un par un. Dix à douze minutes en tout.
Un détail change tout : baissez le faisceau presque à l’horizontale, en rasant le sol. La lumière rasante fait briller les traînées de mucus et vous montre les chemins, donc les endroits où revenir. Vous repérerez aussi les limaces en déplacement bien plus vite qu’en éclairant d’en haut. Avancez lentement, elles ne fuient pas, elles se rétractent seulement si vous secouez la plante.
Ce que je fais du seau
Je vais être franche, c’est la question qui fâche : je ne relâche pas mes limaces plus loin. Elles reviennent depuis une dizaine de mètres, et pour s’en débarrasser vraiment il faudrait les emmener à plus de vingt mètres, c’est-à-dire chez le voisin. Ce n’est pas une solution, c’est un déménagement de problème. Je les tue dans un seau d’eau très salée, et je vide le seau au fond de la haie.
Deux erreurs à éviter. Ne videz pas le seau sur le compost : celles qui ont survécu en ressortent et reviennent, et vous leur avez offert le gîte et le couvert. Et ne salez jamais le sol du potager en croyant faire d’une pierre deux coups : le sel ne se dégrade pas, il s’accumule, abîme la structure du sol et grille les racines des cultures suivantes.
Trois nuits d’affilée, pas une seule
Une sortie unique ne ramasse que les limaces qui étaient dehors ce soir-là, et il en reste autant sous terre. Ce qui marche, c’est trois nuits consécutives. Chez moi, cela donne environ vingt limaces la première nuit, une douzaine la deuxième, cinq ou six la troisième. Ensuite, une sortie par semaine suffit à maintenir la pression, deux si la semaine a été pluvieuse.
Le moment le plus rentable est celui de la plantation des jeunes plants, en avril et en mai. Chaque adulte retiré à cette période, c’est une centaine d’œufs qui ne seront pas pondus dans votre planche. Le second pic, souvent oublié, arrive en septembre : les limaces d’automne rasent les semis de mâche et d’épinards en trois nuits, et on met une semaine à comprendre pourquoi la ligne ne lève pas.
Les astuces populaires qui ne tiennent pas
Les coquilles d’œuf écrasées ne servent à rien : une limace passe sans dommage sur des arêtes bien plus coupantes, son mucus la protège. La cendre et la sciure fonctionnent tant qu’elles sont parfaitement sèches, c’est-à-dire jusqu’à la première rosée, et la cendre en excès finit par alcaliniser le sol. Le marc de café ne repousse rien : il faudrait une concentration en caféine sans rapport avec des résidus de cafetière.
Le cuivre en bande a un effet réel mais partiel : il ralentit sans arrêter, et il perd son efficacité dès qu’il s’oxyde ou qu’une feuille fait un pont par-dessus. Quant au demi-pamplemousse retourné, il fonctionne très bien, mais pas comme on le croit : c’est un piège, pas un répulsif. Vous les attirez dessous, et il faut passer les ramasser le lendemain matin, sinon vous les avez simplement nourries.
La bière, avec des précautions
Le piège à bière attire dans un rayon d’environ un mètre, ce qui veut dire deux choses. Ne le mettez pas au milieu de vos salades, vous y feriez venir les limaces du voisinage immédiat : placez-le en périphérie. Et n’en attendez pas un nettoyage, mais un indicateur : le nombre de prises vous dit si la pression monte ou baisse.
Enterrez le pot en laissant le bord dépasser d’environ deux centimètres au-dessus du sol. Sans cela, vous noyez les carabes, ces gros coléoptères noirs qui courent la nuit et qui sont vos meilleurs alliés contre les œufs et les jeunes limaces. Videz le piège tous les deux jours : l’odeur devient vite écœurante et le liquide perd son pouvoir attractif au bout de trois ou quatre jours.
Supprimer les caches et loger les alliés
Tout ce qui reste posé au sol et garde l’humidité est un dortoir : planches, pots retournés, sacs vides, tas de tonte, cageots. Faites le tour au printemps et enlevez ce qui n’a rien à faire là. Arrosez le matin plutôt que le soir en mai, pour que la surface soit sèche à la nuit tombée, et retardez le paillage épais autour des jeunes salades : c’est un abri offert juste à côté du garde-manger.
En face, il faut loger les prédateurs, et ils demandent exactement ce qu’on a tendance à supprimer : un tas de bois mort, une bande d’herbe haute, une haie basse, un point d’eau à pente douce, un passage sous la clôture pour les hérissons. Si vous en venez aux granulés, choisissez ceux à base de phosphate ferrique, autorisés en agriculture biologique, et tenez-vous à la dose indiquée.
Le conseil de Sophie. Sortez trois soirs de suite la semaine où vous plantez vos salades, plutôt qu’une seule fois en juillet quand les dégâts sont faits : c’est le même quart d’heure, mais le résultat n’a rien à voir.

