Laisser reposer l'eau 24 h : ce que ça enlève vraiment

Laisser reposer l’eau 24 h : ce que ça enlève vraiment

On me répète depuis vingt ans qu’il faut laisser reposer l’eau du robinet vingt-quatre heures avant d’arroser, pour « laisser partir le calcaire et le chlore ». La moitié de cette phrase est vraie, l’autre est un contresens complet, et cela vaut la peine de savoir laquelle est laquelle. Parce qu’entre remplir des bouteilles la veille et ouvrir le robinet, il y a une vraie différence de confort au quotidien.

D’où vient cette habitude

Le conseil ne sort pas de nulle part : il vient de l’aquariophilie. Les poissons d’eau douce, et surtout les bactéries qui font tourner le filtre d’un aquarium, sont extrêmement sensibles au chlore, à des doses de l’ordre du dixième de milligramme par litre. Laisser reposer l’eau, ou la faire barboter, fait partie des gestes de base d’un aquariophile depuis toujours, et c’est parfaitement justifié dans ce contexte.

Le conseil a ensuite glissé vers les plantes vertes, puis vers le jardin, en gagnant au passage un argument supplémentaire qu’il n’avait pas au départ : le calcaire. C’est ce glissement qui pose problème, parce que ce que fait le repos de l’eau sur le chlore et ce qu’il fait sur le calcaire n’ont rien à voir. Une plante en pot n’est pas un aquarium, et son substrat ne se comporte pas du tout comme l’eau d’un bac.

Ce qui part vraiment : le chlore libre

Le chlore libre, celui qui donne cette odeur de piscine à certains réseaux, est un gaz dissous. Il s’échappe naturellement dès que l’eau est en contact avec l’air, d’autant plus vite que la surface d’échange est grande et que l’eau est chaude et agitée. Dans un arrosoir ouvert posé dans une pièce à 20 °C, la majeure partie disparaît en huit à douze heures ; en vingt-quatre heures, il n’en reste pratiquement rien.

Dans une bouteille en plastique fermée, en revanche, il ne se passe presque rien : le gaz n’a nulle part où aller. Si vous voulez que le repos serve à quelque chose, utilisez un récipient large et découvert, un seau ou un arrosoir sans pomme, et non une bouteille bouchée sur le rebord de la fenêtre. C’est le détail qui distingue une pratique efficace d’un rituel décoratif.

Ce qui ne part pas : le calcaire

Voici le point qui déçoit tout le monde : le calcaire ne s’évapore pas. Le calcium et le magnésium sont des sels minéraux dissous, pas des gaz. Après vingt-quatre heures de repos, votre eau contient exactement autant de calcium qu’au moment où elle est sortie du robinet. Si elle faisait 30 degrés français hier, elle fait 30 degrés français aujourd’hui.

Il se produit tout de même une chose, mais elle est marginale. En perdant du gaz carbonique dissous, l’eau voit son pH monter légèrement, et une petite fraction des bicarbonates peut précipiter au fond sous forme d’un voile blanchâtre. On parle de quelques pour cent de la dureté totale, pas d’un traitement. Ceux qui affirment décalcariser leur eau en la laissant dormir confondent ce dépôt anecdotique avec un vrai adoucissement.

Les chloramines, l’exception qui change tout

Certains réseaux ne désinfectent pas au chlore seul mais aux chloramines, un composé bien plus stable formé de chlore et d’ammoniaque, choisi précisément parce qu’il tient plus longtemps dans les canalisations. Or ce qui tient longtemps dans les tuyaux tient aussi longtemps dans votre seau : les chloramines ne s’évaporent pratiquement pas en vingt-quatre heures, et il faudrait plusieurs jours pour espérer une baisse notable.

Pour savoir à quoi vous avez affaire, regardez l’analyse de votre eau : si elle mentionne un chlore total nettement supérieur au chlore libre, votre réseau est chloraminé. Dans ce cas, le repos ne sert à rien de ce point de vue, et seuls un filtre à charbon actif ou un déchlorinateur agissent réellement. Cela dit, pour des plantes, l’enjeu reste très faible, comme on va le voir.

Le chlore est-il seulement un problème pour les plantes ?

Soyons honnêtes sur les ordres de grandeur. Au robinet, la teneur résiduelle en chlore libre se situe couramment entre 0,1 et 0,3 milligramme par litre, avec un maximum réglementaire bien plus bas que ce que l’odorat laisse croire. Cette quantité est infime, et surtout le chlore est un oxydant très réactif : il est consommé dans les tout premiers millimètres de terreau, au contact de la matière organique.

Résultat, la vie microbienne d’un pot ou d’une planche de potager n’est pratiquement pas affectée par un arrosage au robinet, et aucune plante de jardin ne montre de symptôme attribuable au chlore de l’eau potable. Les seules situations où j’y prête attention sont les semis en terrine très fine, les cultures hydroponiques et les boutures dans l’eau, où la plante est en contact direct et prolongé avec le liquide, sans sol pour tamponner.

Le vrai bénéfice, celui dont personne ne parle

Si le repos de l’eau améliore réellement les choses, ce n’est pas par la chimie mais par la température. En janvier, l’eau qui sort de mon robinet est à 7 ou 8 °C. Versée sur un pot d’intérieur dont la motte est à 19 °C, elle refroidit brutalement la zone racinaire et ralentit l’absorption pendant plusieurs heures. Une nuit dans la pièce suffit à la ramener à température ambiante.

C’est cela, à mon sens, qu’il faut retenir de la vieille habitude : ce n’est pas une décontamination, c’est une mise à température. Elle compte surtout d’octobre à avril, pour les plantes d’intérieur, les semis en godets et les jeunes boutures. En été, l’écart entre l’eau du robinet et l’air est bien plus faible, et le repos perd presque tout son intérêt.

Les cas où l’attente vaut le coup

Je ne remplis pas mes arrosoirs la veille par principe, mais il y a des situations où je le fais systématiquement, et elles se résument à peu de chose. Retenez-les et oubliez le reste. Une réserve ne se garde d’ailleurs pas plus de deux ou trois jours : au-delà, un biofilm se forme sur les parois et l’eau prend une odeur croupie.

  • les plantes d’intérieur en hiver, pour la seule question de la température
  • les semis en terrine et les godets fraîchement repiqués, très sensibles au froid
  • les boutures qui racinent dans un verre d’eau, en contact direct et durable
  • les plantes carnivores, pour lesquelles le mieux reste de toute façon l’eau de pluie
  • les jeunes plants d’agrumes et de gardénia, si vous n’avez pas d’autre eau douce

Le cas particulier du fluor

Un mot sur un composé qu’on oublie toujours dans cette discussion : le fluor. Comme le calcium, il ne s’évapore pas, et le repos n’y change strictement rien. En France, l’eau du réseau n’est pas fluorée volontairement, mais certaines ressources souterraines en contiennent naturellement, parfois à des niveaux qui se voient sur les plantes.

Quelques espèces y sont notoirement sensibles et le manifestent par un brunissement net de l’extrémité des feuilles : dracænas, chlorophytums, cordylines, et dans une moindre mesure certaines palmes d’intérieur. Si vous constatez ce symptôme malgré des arrosages corrects et un substrat sain, ce n’est pas un manque d’humidité de l’air, et ce n’est pas non plus le chlore : essayez l’eau de pluie pendant deux mois et observez les feuilles nouvelles.

Ce que je fais concrètement

D’octobre à mars, un arrosoir en zinc reste posé en permanence dans mon couloir, rempli après chaque usage. Il ne me coûte aucun effort, il fournit une eau à température ambiante, et le chlore éventuel est parti depuis longtemps. C’est tout le protocole, et il n’a rien de scientifique : c’est de l’organisation, pas de la chimie.

D’avril à septembre, j’arrose directement au tuyau et à l’arrosoir rempli sur place, y compris mes plantes d’intérieur. Pour mes camélias et mon myrtillier, ce n’est pas le repos qui règle la question du calcaire mais la cuve de récupération, seule solution réellement efficace. Si vous n’aviez qu’une chose à changer dans votre routine, ce serait celle-là, pas l’attente de vingt-quatre heures.

Le conseil de Sophie. Laissez reposer votre eau pour la réchauffer, jamais en pensant lui retirer le calcaire : contre le calcaire, il n’y a que l’eau de pluie ou un rempotage régulier.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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