Le coleus est la plante qui m’a appris qu’une fleur pouvait être une mauvaise nouvelle. Le mien, superbe, feuilles bordeaux ourlées de vert acide, s’est mis à faire de petits épis bleutés fin juillet. Je les ai trouvés jolis, je les ai laissés, et en trois semaines la plante s’est étirée, ses nouvelles feuilles ont rétréci de moitié et elle a perdu tout son intérêt. Depuis, je les coupe le jour où je les vois.
Une plante qu’on cultive pour ses feuilles, pas ses fleurs
Le coleus, aujourd’hui rangé chez les Plectranthus, est une labiée tropicale originaire d’Asie du Sud-Est. Tout son intérêt tient dans son feuillage : panachures rouges, roses, jaunes, chocolat, marges dentées ou frisées, avec des combinaisons que peu de plantes offrent sans la moindre floraison. Ses fleurs, elles, sont de petits épis dressés de fleurs bleu pâle ou lilas, discrets et franchement quelconques.
Le problème n’est pas esthétique, il est physiologique. Fabriquer des fleurs puis des graines coûte très cher à une plante, en sucres comme en azote. Le coleus, qui est une plante de vie courte, bascule alors dans un mode reproductif dont il ne revient pas complètement. Sa croissance végétative ralentit, les entre-nœuds s’allongent, les feuilles nouvelles sont plus petites et moins colorées.
Ce qui se passe vraiment quand on laisse monter en fleurs
Soyons précis, parce qu’on lit beaucoup d’exagérations : un épi laissé sur un coleus ne le tue pas dans la semaine. Ce qui se produit est un épuisement progressif. La plante concentre ses ressources vers le sommet et vers les graines, la base se dégarnit, les tiges deviennent ligneuses et cassantes, et l’ensemble prend un aspect filiforme qu’aucune taille ne rattrape vraiment.
À terme, et surtout si plusieurs hampes montent en graines, la plante décline effectivement et meurt souvent dans la saison. C’est le comportement d’une plante que la nature a programmée pour se reproduire vite. En la pinçant systématiquement, on la maintient en phase juvénile, et un coleus d’intérieur bien conduit peut alors vivre plusieurs années.
Pincer les épis dès leur apparition
L’épi se repère facilement : une pointe dressée qui s’allonge au sommet d’une tige, avec de minuscules boutons alignés en étages. Ne les laissez jamais s’ouvrir. Pincez-les entre le pouce et l’ongle de l’index, juste au-dessus de la première paire de feuilles saines située en dessous. Aucun outil n’est nécessaire, les tiges sont tendres.
Prenez l’habitude de faire un tour de vos coleus chaque semaine en été, quand la montée à fleurs est la plus rapide. Un épi repéré à trois millimètres se retire en une seconde ; le même, laissé quinze jours, aura déjà tiré sur les réserves et déformé le sommet de la tige. C’est un geste minuscule et répétitif, mais c’est celui qui fait toute la différence sur l’allure de la plante.
Le pincement de formation, autre chose et tout aussi utile
À ne pas confondre avec le précédent : le pincement de formation consiste à couper l’extrémité des tiges pour forcer la ramification. Chaque fois qu’on supprime un bourgeon terminal, les deux bourgeons latéraux situés en dessous se développent, et la plante double son nombre de tiges. C’est ainsi qu’on obtient un coussin dense au lieu d’une tige unique et nue.
Je commence dès que le jeune plant a quatre ou cinq paires de feuilles, en pinçant au-dessus de la deuxième paire. Ensuite, je répète l’opération toutes les trois à quatre semaines sur les pousses qui dépassent, jusqu’en août. Les morceaux prélevés ne se jettent pas : ce sont des boutures prêtes à l’emploi.
Des boutures qui racinent dans un verre d’eau
Le coleus est probablement la plante d’intérieur la plus facile à bouturer. Prenez une extrémité de tige de huit à dix centimètres, retirez les feuilles du bas pour ne garder que deux ou trois paires au sommet, et plongez la base dans un verre d’eau claire à température ambiante. Placez le verre en lumière vive sans soleil direct. Les premières racines apparaissent en sept à dix jours, parfois moins en plein été, et il n’est pas rare d’obtenir une motte de racines en trois semaines. Attendez qu’elles fassent trois ou quatre centimètres avant de mettre en pot dans un terreau léger, et gardez le substrat humide pendant les deux premières semaines, le temps que ces racines d’eau, fragiles et cassantes, soient relayées par de vraies racines de terre. Voici les repères que je suis pour ne pas rater une bouture :
- une tige jeune et souple, jamais une base ligneuse et brune
- coupe nette juste sous un nœud, avec un couteau propre
- eau renouvelée tous les deux ou trois jours pour éviter qu’elle ne tourne
- passage en terre dès trois centimètres de racines, pas plus tard
La lumière décide de l’intensité des couleurs
Un coleus placé trop à l’ombre verdit et s’étire, un coleus en plein soleil brûlant se décolore et flétrit. Le bon compromis est une lumière vive avec quelques heures de soleil doux, celui du matin par exemple, et de l’ombre aux heures chaudes. Derrière une fenêtre à l’est, les panachures restent franches et les tiges courtes.
Les cultivars diffèrent nettement sur ce point. Les feuillages très foncés, bordeaux ou presque noirs, supportent beaucoup plus de soleil que les feuillages clairs, roses ou crème, qui grillent vite. Observez votre plante pendant une semaine après un changement de place : des marges sèches et brunes signalent trop de soleil, des tiges qui s’allongent avec des feuilles espacées signalent l’inverse.
Un arrosage régulier, sans à-coups
C’est une plante à grandes feuilles fines qui transpire beaucoup et qui ne stocke rien. Elle ne supporte pas la sécheresse : au premier manque, elle s’affaisse d’un bloc, de façon spectaculaire. Elle se relève en général dans les heures qui suivent un arrosage, mais chaque épisode de ce type lui coûte des feuilles basses.
Maintenez le substrat frais en permanence, sans le laisser détrempé, ce qui signifie en pratique un arrosage tous les deux à trois jours en été dans un pot de taille moyenne. Videz les soucoupes, car les racines n’aiment pas baigner. En hiver, avec la lumière qui baisse, espacez nettement et laissez sécher le premier centimètre entre deux apports.
Le passer d’une saison à l’autre
Le coleus est en réalité une plante vivace, mais il gèle dès que la température approche de zéro et souffre déjà en dessous de dix à douze degrés. Vendu comme annuelle pour les massifs et les jardinières, il se conserve très bien d’une année sur l’autre si on le rentre avant les premières fraîcheurs, mi-septembre chez moi en Anjou.
La méthode la plus simple n’est pas de rentrer les grosses touffes, souvent déjà fatiguées, mais de bouturer fin août. Trois ou quatre boutures par variété tiennent dans un rebord de fenêtre, passent l’hiver dans une pièce à dix-huit degrés, et fournissent au printemps des plants vigoureux. Réduisez l’arrosage en hiver et n’apportez aucun engrais avant mars.
Les problèmes courants et ce qu’ils signifient
Trois désordres reviennent régulièrement. Les feuilles basses qui jaunissent puis tombent indiquent presque toujours un manque de lumière ou un excès d’eau prolongé. Les tiges nues sur les vingt premiers centimètres traduisent une absence de pincement, et se corrigent en rabattant sévèrement au printemps, au-dessus d’une paire de feuilles basses.
Le troisième est plus embêtant : de fines toiles à l’aisselle des feuilles et un feuillage qui se pique de points clairs signalent les araignées rouges, favorisées par l’air sec du chauffage. Une douche à l’eau tiède sur les deux faces des feuilles, répétée trois fois à cinq jours d’intervalle, suffit souvent à régler le problème sur une plante d’intérieur, à condition de le prendre tôt.
Le conseil de Sophie. Chaque dimanche matin, je fais le tour de mes coleus avec un bol : je pince les épis d’un côté, je récupère les extrémités de l’autre, et j’ai des boutures prêtes sans y avoir consacré cinq minutes.

