Un matin de février, en longeant la haie de pins d’un voisin, j’ai vu une file de chenilles beiges traverser le chemin bout à bout, sur presque deux mètres. C’est fascinant à regarder, et c’est exactement le moment où il faut reculer. Les chenilles processionnaires ne mordent pas et ne piquent pas : elles libèrent des poils microscopiques qui provoquent des réactions parfois sérieuses, chez les adultes comme chez les chiens. Voici ce que j’ai appris à faire, et surtout à ne pas faire.
Ce que vous avez sous les yeux
La chenille processionnaire du pin mesure 3 à 4 cm à maturité. Son corps brun-orangé est couvert de touffes de poils roux, sa tête est noire, et elle ne se déplace jamais seule. La colonie descend de l’arbre en file indienne, chaque chenille touchant celle de devant avec sa tête. C’est cette procession qui lui a donné son nom, et c’est à peu près le seul moment de l’année où on la croise au sol.
Le reste du temps, elle vit en hauteur, dans un nid de soie blanche accroché au bout des branches d’un pin, plus rarement d’un cèdre. Le nid ressemble à une grosse boule de coton sale, de la taille d’un ballon de handball, très visible en hiver quand les branches sont dégagées et la lumière basse. Si vous en repérez un chez vous ou chez le voisin, vous savez déjà qu’une descente aura lieu quelques semaines plus tard.
Le danger, c’est le poil
Une chenille porte plusieurs centaines de milliers de poils urticants minuscules, en forme de harpon, qu’elle libère dès qu’elle se sent menacée. Ces poils contiennent une substance irritante. Ils se plantent dans la peau, les yeux, les voies respiratoires, et se cassent sous les doigts en libérant leur contenu. Frotter, gratter, essuyer avec la manche : chaque geste étale le problème au lieu de le régler.
Ces poils voyagent avec le vent sur plusieurs dizaines de mètres et restent actifs très longtemps dans un nid abandonné, plusieurs années selon les observations. C’est pour cette raison qu’un vieux nid tombé au sol reste dangereux en plein été, sec et défraîchi, et qu’il ne faut jamais le ramasser à mains nues. Je préviens toujours les enfants qui jouent près des pins : on ne touche pas au coton blanc, même vide.
Le calendrier que je surveille
Les papillons volent en été, de juin à septembre selon les régions, et pondent sur les aiguilles. Les jeunes chenilles se développent à l’automne, tissent leur nid définitif avant les grands froids, et passent l’hiver dedans en sortant manger la nuit quand la température le permet. La descente en procession se produit ensuite entre janvier et avril, plus tôt dans le Midi, plus tard chez moi en Anjou, souvent en mars.
Elles quittent l’arbre pour aller s’enterrer et s’y transformer en papillon. C’est pendant ces quelques semaines que les accidents arrivent, parce que les chenilles sont au sol, sur les chemins, les pelouses, les terrasses, à hauteur de main d’enfant et de museau de chien. Un hiver doux avance tout le calendrier : je vérifie mes pins dès la mi-janvier depuis que je me suis fait surprendre.
Les gestes qui aggravent tout
Beaucoup de réflexes spontanés dispersent les poils au lieu de les contenir. Ceux-là, je les ai vus faire, et je les déconseille fermement :
- passer le jet d’eau ou le nettoyeur haute pression sur un nid, ce qui pulvérise les poils dans l’air ambiant
- brûler un nid ou une procession, qui envoie les poils dans la fumée et vous les fait respirer
- tondre ou souffler les feuilles sous un pin infesté au moment de la descente
- écraser les chenilles au pied, puis rentrer avec les semelles chargées
- décrocher un nid avec un sécateur au bout d’une perche, debout dessous, sans lunettes ni masque
Ce que je fais si j’en croise
Je m’écarte, je fais partir le chien, et je ne cherche pas à intervenir sur le moment. Une procession au sol est en transit : elle sera partie ou enterrée dans un jour ou deux, et le vrai travail se fait sur l’arbre, en amont, pas sur le trottoir. Si le passage est incontournable, je le balise avec ce que j’ai sous la main et je préviens les voisins.
En cas de contact, la règle est simple : ne pas frotter, retirer les vêtements avec précaution, rincer abondamment à l’eau, et appeler un médecin — le 15 s’il y a une gêne respiratoire, une atteinte des yeux ou un gonflement. Je ne donne aucun remède maison ici, parce que les réactions varient énormément d’une personne à l’autre et que ce n’est pas mon domaine.
Les chiens paient le prix fort
Un chien explore avec le museau et la langue, et c’est ce qui rend ces chenilles réellement dangereuses pour lui. Le contact avec la langue peut provoquer une inflammation brutale, et dans les cas graves une nécrose partielle. Il n’y a rien à tenter à la maison : c’est une urgence vétérinaire, et chaque heure compte. Pendant la saison de descente, je tiens le mien en laisse sous les pins, sans exception.
Les chats sont moins exposés parce qu’ils sont plus méfiants, mais ils ne sont pas immunisés. Idem pour les chevaux au pré, quand les poils tombent dans l’herbe sous les arbres. Si vous avez des pins en bordure de pâture, le sujet mérite d’être pris au sérieux bien avant le printemps.
L’écopiège, la seule pose que je fais moi-même
L’écopiège est un collier étanche fixé autour du tronc, prolongé par une gouttière qui conduit les chenilles descendantes dans un sac rempli de terre, dont elles ne ressortent pas. Il s’installe en décembre ou janvier, avant la première descente, sur un tronc lisse et propre. Il n’élimine pas la colonie du haut de l’arbre, mais il empêche les chenilles d’atteindre le sol, ce qui est déjà l’essentiel du risque.
Je le pose avec des gants longs, des lunettes, un masque et des manches serrées, même s’il n’y a encore rien dedans. Le sac se retire ensuite avec les mêmes précautions, une fois la saison finie, et il part avec les déchets, jamais au compost. Sur un tronc très crevassé, il faut mastiquer les creux, sinon les chenilles passent dessous et le piège ne sert à rien.
Les mésanges, ma solution de fond
La mésange charbonnière et la mésange bleue font partie des rares oiseaux qui consomment ces chenilles malgré les poils. Un couple nourrit sa nichée d’une quantité impressionnante de larves au printemps, et la pression sur les nids voisins devient réelle au bout de deux ou trois ans. Ce n’est pas spectaculaire la première année, mais c’est ce qui donne les résultats les plus durables chez moi.
J’ai installé des nichoirs à trou de 28 mm pour la bleue et 32 mm pour la charbonnière, à 2,50 m du sol au minimum, orientés est ou sud-est, à l’abri des vents dominants et loin des allées de chats. Un nichoir par arbre suffit largement : les mésanges défendent un territoire, et en aligner cinq sur dix mètres ne sert qu’à en laisser quatre vides.
Les pièges à phéromones, à leur place
Le piège à phéromones capture les papillons mâles pendant le vol estival. Il n’assainit pas un jardin à lui seul, mais il donne une information précieuse : la date exacte du vol chez vous, et donc le bon moment pour intervenir sur les jeunes larves à l’automne. Je note les captures sur un carnet, semaine par semaine, depuis trois ans.
Pour un traitement des jeunes chenilles, le Bacillus thuringiensis de souche kurstaki reste ce qu’il y a de plus sélectif, appliqué à l’automne quand les larves sont petites et mangent activement, par temps doux et sans pluie annoncée. Passé l’hiver, sur de grosses chenilles installées dans un nid épais, il ne donne plus grand-chose. Sur un grand pin, c’est de toute façon un chantier de professionnel équipé.
Le cas du chêne
La processionnaire du chêne suit un calendrier différent : ses chenilles sont actives au printemps et au début de l’été, et leurs nids sont plaqués contre le tronc ou une grosse branche, en plaque brunâtre, pas en boule au bout d’un rameau. Les poils sont tout aussi urticants, et le risque se concentre de mai à juillet, en pleine saison de jardinage.
Le réflexe est le même : ne pas approcher, ne pas souffler dessus, ne pas tenter le décrochage à la perche. Sur un arbre en bord de propriété ou surplombant un lieu de passage, l’intervention revient à une entreprise équipée d’aspirateurs adaptés. Signaler la présence à la mairie a du sens : beaucoup de communes tiennent un suivi et interviennent sur le domaine public.
Le conseil de Sophie. Si vous n’avez qu’un seul geste à faire cette année, faites-le en décembre : repérez les boules blanches dans vos pins pendant qu’elles se voient, et posez l’écopiège avant janvier. En mars, il sera trop tard et vous n’aurez plus que le mauvais rôle.

