Bicarbonate dans l'eau d'arrosage : l'erreur qui rend le terreau stérile

Bicarbonate dans l’eau d’arrosage : l’erreur qui rend le terreau stérile

Le bicarbonate de soude a une réputation de produit miracle, à la fois nettoyant, antifongique et bon marché. De là à en verser dans l’arrosoir pour assainir la terre des plantes en pot, il n’y a qu’un pas, et beaucoup le franchissent. C’est probablement l’astuce maison qui m’a valu le plus de messages de lecteurs désespérés devant un terreau devenu compact et des feuilles jaunes.

De quoi on parle exactement

Le bicarbonate de soude, ou bicarbonate de sodium, a pour formule NaHCO3. C’est un sel, au sens chimique du terme, composé d’un ion sodium et d’un ion bicarbonate. En solution, il donne un pH légèrement basique, autour de 8,3 pour une solution à 1 %, et il possède un pouvoir tampon qui l’empêche de descendre plus bas.

Ce simple rappel contient déjà tout le problème. Vous apportez du sodium, un élément dont les plantes n’ont quasiment aucun besoin et qu’elles ne consomment pas, et vous relevez un pH que la plupart des plantes en pot préfèrent voir légèrement acide. Un gramme de bicarbonate contient environ 274 milligrammes de sodium, et une cuillère à café rase en pèse quatre à cinq.

Le sodium ne part jamais tout seul

Dans un jardin de pleine terre, un excès de sodium finit par être lessivé par les pluies d’hiver vers les couches profondes. Dans un pot de cinq litres arrosé au goutte à goutte ou dans une soucoupe, il n’y a aucun lessivage : chaque arrosage ajoute du sodium et l’eau qui s’évapore le laisse sur place. C’est un compte en banque où l’on ne fait que des dépôts.

Une cuillère à café hebdomadaire dans un arrosoir de cinq litres partagé entre trois pots représente, au bout d’une saison, plusieurs dizaines de grammes de sel accumulés dans quelques litres de substrat. On atteint très vite des concentrations qui gênent l’absorption d’eau par les racines, exactement comme un excès d’engrais. La plante a soif dans un terreau humide, ce qui déroute complètement le jardinier.

Ce que le sodium fait à la structure du terreau

C’est l’effet le plus vicieux, parce qu’il est invisible au début. Le sodium prend la place du calcium et du magnésium sur le complexe argilo-humique, ces particules chargées qui assurent la cohésion du substrat. Privées de leur ciment calcique, les colloïdes se dispersent, les agrégats s’effondrent et les pores se bouchent.

Concrètement, le terreau perd sa structure grumeleuse et devient une pâte compacte qui, une fois sèche, se rétracte du bord du pot et refuse de se réhumidifier. L’eau d’arrosage file le long de la paroi et ressort par le trou sans avoir mouillé la motte. On croit avoir arrosé, la plante n’a rien reçu. C’est ce phénomène qui fait dire, à juste titre, que le bicarbonate rend le terreau stérile.

Les symptômes, dans l’ordre où ils apparaissent

Chez les lecteurs qui m’écrivent, la chronologie est étonnamment constante et s’étale sur un à deux mois. Reconnaître la séquence permet d’arrêter à temps, avant que la plante ne soit condamnée.

  • une croûte blanchâtre à la surface du terreau et sur le rebord du pot
  • des feuilles jeunes jaunes entre les nervures, qui restent vertes : la chlorose ferrique due au pH trop haut
  • des marges de feuilles brunes et cassantes, brûlées par le sodium
  • une croissance qui s’arrête, des entre-nœuds très courts
  • un terreau qui se décolle des parois et n’absorbe plus l’eau

Pourquoi le pH monte et pourquoi c’est un problème

Au-dessus de pH 7,5, plusieurs éléments deviennent insolubles et donc inaccessibles aux racines, même s’ils sont présents en quantité. C’est le cas du fer, du manganèse, du zinc et du bore. La plante affiche alors une carence alors que le terreau n’en manque pas : c’est un blocage, pas un déficit, et ajouter de l’engrais n’y change rien.

La grande majorité des plantes d’intérieur et de balcon se plaisent entre pH 5,5 et 6,5. Les plantes de terre de bruyère descendent encore plus bas. Relever artificiellement le pH d’un substrat de tourbe ou de fibre de coco, naturellement acide, revient donc à leur retirer l’accès à leur nourriture. Et comme le bicarbonate est tampon, l’effet ne se dissipe pas rapidement.

D’où vient la confusion

Le malentendu a deux sources, et toutes les deux contiennent une part de vrai. La première, c’est l’usage foliaire : le bicarbonate pulvérisé sur les feuilles est réellement actif contre l’oïdium, ce qui a nourri l’idée qu’il assainirait aussi le sol. Or ce qui fonctionne sur une feuille, à sec et pour quelques jours, ne fonctionne pas dans un substrat où tout s’accumule.

La seconde, c’est la confusion avec le chaulage. Corriger un sol trop acide est une pratique agricole ancienne et légitime, mais elle se fait au carbonate de calcium, à la chaux ou au lithothamne, qui apportent du calcium utile et pas de sodium. Le bicarbonate de soude n’est pas de la chaux, et les deux ne sont pas interchangeables. Si votre sol est réellement en dessous de pH 5,5, c’est vers ces amendements calcaires qu’il faut se tourner.

Rattraper un terreau déjà traité

Tout n’est pas perdu si vous vous y prenez tôt. Le plus sûr reste le rempotage complet : je dépote, je démêle délicatement la motte, je retire le maximum de vieux substrat sans casser les racines, je rince l’extérieur de la motte à l’eau tiède et je replante dans un terreau neuf, dans un pot lavé.

Quand la plante est trop grosse pour être dépotée, je lessive. Je gratte et je jette la croûte de surface, puis je fais couler lentement l’équivalent de trois à cinq fois le volume du pot en eau de pluie ou en eau du robinet, en plusieurs passages espacés d’une heure, en veillant à ce que tout s’écoule vraiment par le fond. Je vide la soucoupe à chaque fois, sinon le sel remonte. Et je suspends tout engrais pendant un mois, le temps que les racines récupèrent.

Les usages où le bicarbonate garde sa place

Il n’est pas question de le jeter. Contre l’oïdium des courges, des rosiers ou des vignes, une pulvérisation foliaire préventive à cinq grammes par litre, avec quelques gouttes de savon noir pour l’adhérence, freine réellement l’installation du champignon. On traite tôt le matin ou le soir, jamais en plein soleil, et on teste d’abord sur une feuille car certaines espèces marquent.

Si vous en trouvez, préférez le bicarbonate de potassium au bicarbonate de sodium : même efficacité, et le potassium est un élément dont la plante a besoin, alors que le sodium est un déchet. Le bicarbonate reste enfin excellent pour nettoyer les pots en terre cuite entartrés, dégraisser les outils et neutraliser les odeurs du bac à compost de cuisine. Tous ces usages ont un point commun : rien ne finit dans le substrat.

La règle simple que j’applique

Je me suis fixé une frontière qui ne souffre aucune exception, et elle m’évite de réfléchir à chaque fois. Ce qui va sur les feuilles peut contenir du bicarbonate ; ce qui va dans l’arrosoir n’en contient jamais. Cette règle couvre tous les cas, y compris ceux que je n’ai pas prévus.

Elle vaut aussi pour les variantes qu’on me propose régulièrement : bicarbonate contre les moucherons du terreau, bicarbonate pour éloigner les limaces, bicarbonate pour désodoriser un pot qui sent mauvais. Aucune ne fonctionne, et toutes chargent le substrat en sodium. Un pot qui sent mauvais est un pot trop arrosé, et la réponse est de laisser sécher, pas de saler.

Le conseil de Sophie. Si vous avez déjà arrosé au bicarbonate, ne cherchez pas d’antidote : rempotez dans du terreau neuf, c’est plus rapide, plus sûr et moins cher que trois mois à essayer de rattraper une motte compactée.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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