Trous ronds dans les feuilles : l'abeille découpeuse, laissez-la faire

Trous ronds dans les feuilles : l’abeille découpeuse, laissez-la faire

Un matin de juin, j’ai trouvé mes rosiers criblés d’encoches parfaitement rondes, comme découpées à l’emporte-pièce. J’ai commencé par chercher une chenille, puis j’ai compris que la coupable était une abeille, et qu’il n’y avait strictement rien à faire. C’est probablement la seule bestiole du jardin dont les dégâts sont à la fois spectaculaires, inoffensifs et franchement utiles.

Des trous trop réguliers pour être un ravageur

La signature est reconnaissable entre toutes : des demi-cercles ou des ovales de six à quinze millimètres, découpés sur le bord du limbe, avec un bord de coupe net, lisse, sans déchirure ni brunissement. Un rongeur d’insecte laisse des bords irréguliers qui sèchent et noircissent en deux jours ; ici, la feuille cicatrise proprement et la plante continue comme si de rien n’était.

L’autre indice, c’est l’emplacement. Les découpes partent toujours du bord vers l’intérieur, jamais au milieu du limbe, et elles s’arrêtent avant les grosses nervures, trop coriaces. Vous pouvez chercher l’auteur pendant des heures sans rien trouver : elle travaille en pleine journée, très vite, une découpe prend quelques secondes, et elle repart aussitôt avec son morceau roulé entre les pattes.

Qui est cette abeille découpeuse

Il s’agit d’une mégachile, une abeille sauvage solitaire, un peu plus trapue qu’une abeille domestique, souvent avec une brosse de poils clairs ou roux sous l’abdomen qui lui sert à transporter le pollen. Elle ne vit pas en colonie, n’a pas de reine à défendre, ne produit pas de miel et ne construit pas de nid visible dans un arbre. Chaque femelle travaille seule, du printemps au milieu de l’été.

Elle ne pique pratiquement jamais. Sans ruche à protéger, elle n’a aucune raison d’attaquer, et il faut vraiment l’écraser dans la main pour obtenir une réaction, qui reste modeste.

Ce qu’elle fait de vos morceaux de feuilles

La femelle cherche une cavité étroite : une tige creuse de ronce ou de sureau, un trou de vrillette dans une poutre, un tuyau abandonné, parfois un joint de terrasse. Elle y aligne des cellules qu’elle tapisse de ses morceaux de feuilles, comme on chemise un moule à gâteau. Dans chaque cellule, elle dépose une boulette de pollen et de nectar, pond un œuf dessus, puis referme avec un disque de feuille bien rond.

Elle enchaîne ainsi cinq à dix cellules par tube, bouche l’entrée avec un opercule de feuilles mâchées ou de résine, et recommence ailleurs. La larve mange sa provision, passe l’hiver à l’abri dans son cocon et sort l’année suivante. Autrement dit, les feuilles de vos rosiers deviennent le berceau et le garde-manger de la génération suivante de pollinisateurs.

Ses plantes préférées

Elle choisit des feuilles souples, sans poils et sans latex, faciles à découper et à plier. Le rosier arrive largement en tête, suivi du lilas, du cercis, du bouleau, du fraisier, du haricot, de la glycine et du bougainvillier en région douce. Les feuillages coriaces, duveteux ou aromatiques ne l’intéressent pas.

Les découpes se concentrent souvent sur deux ou trois branches accessibles et bien exposées, ce qui donne une impression de dégât massif alors que l’ensemble du buisson est intact.

Ce que cela coûte réellement à la plante

Presque rien, et c’est mesurable à l’œil. Même sur un rosier bien visité, la surface prélevée dépasse rarement cinq à dix pour cent du feuillage total, et une plante en bonne santé supporte sans broncher des pertes bien supérieures. Aucune maladie n’est transmise par ces découpes, et la coupe franche ne laisse pas de porte d’entrée durable.

Sur un jeune plant de haricot ou une bouture fraîchement enracinée, qui ne compte que quatre ou cinq feuilles, l’impact est proportionnellement plus important, et c’est le seul cas où je protège temporairement.

Ne pas la confondre avec les vrais mangeurs de feuilles

La distinction se fait en trente secondes, en regardant la forme du trou et ce qu’il y a autour :

  • encoches semi-circulaires nettes sur le bord, aucun autre indice : abeille découpeuse, on laisse faire
  • encoches en dents de scie, irrégulières, sur le bord, apparues la nuit : otiorhynque adulte, dont les larves rongent les racines en pot
  • trous au milieu du limbe avec de petites crottes noires sur les feuilles du dessous : chenilles ou larves de tenthrèdes
  • trous irréguliers, feuilles réduites en dentelle, traînées luisantes au sol le matin : limaces et escargots
  • petites taches brunes qui se dessèchent puis se percent au centre : maladie fongique, pas un insecte

Pourquoi je la laisse travailler

C’est une pollinisatrice de premier ordre. Comme elle transporte le pollen sec sous son ventre plutôt que collé aux pattes, elle en perd beaucoup en volant de fleur en fleur, ce qui la rend particulièrement efficace sur les fruitiers, les légumineuses et les petits fruits. Un verger visité par des abeilles solitaires noue mieux, c’est un constat que font tous ceux qui les hébergent.

Elle est par ailleurs discrète, ne s’installe jamais en nombre au même endroit et ne devient jamais envahissante : une femelle ne pond qu’une trentaine d’œufs dans sa vie, contre des dizaines de milliers pour une colonie d’abeilles domestiques. Sortir un insecticide pour trois encoches sur un rosier revient à tuer une pollinisatrice pour un préjudice esthétique de quelques centimètres carrés.

Si vous tenez vraiment à protéger un pied

Il y a des situations où l’on veut préserver un feuillage précis, un rosier de concours ou de jeunes semis fragiles. La seule méthode acceptable est physique et temporaire : un voile anti-insectes à maille fine posé sur le plant pendant les trois ou quatre semaines de forte activité, généralement de la mi-juin à la mi-juillet chez moi, en Anjou.

Tout le reste est inutile ou nuisible. Les répulsifs ne tiennent pas une averse, les pièges à phéromones ne la concernent pas, et les insecticides ne l’atteignent pratiquement jamais puisqu’elle ne consomme pas la feuille : elle l’emporte. Vous empoisonnerez les coccinelles et les syrphes, et vos rosiers seront découpés quand même.

Comment l’accueillir plutôt que la subir

Si l’idée de fabriquer des berceaux avec vos rosiers vous amuse, offrez-lui le logement. Un fagot de tiges creuses de huit à dix centimètres de long, avec un diamètre intérieur de quatre à huit millimètres, ou un bloc de bois non traité percé de trous du même diamètre et profonds de dix centimètres, fixé solidement à un mètre cinquante du sol, face au sud-est et à l’abri de la pluie.

Ajoutez à proximité des fleurs simples et un coin de sol nu, et vous verrez la population s’installer en une saison ou deux.

Le conseil de Sophie. Prenez une photo de vos encoches rondes avant de traiter quoi que ce soit : si les bords sont nets et sur le pourtour de la feuille, rangez le pulvérisateur, vous hébergez une abeille sauvage.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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