La veille au soir, mes godets de tomates étaient impeccables : deux vraies feuilles, des tiges droites, rien à signaler. Le surlendemain matin, la moitié du plateau était couchée sur le terreau, comme si on avait pincé chaque tige au ras du sol. Le collet était noir, aminci, presque translucide. C’est la fonte des semis, et c’est la seule maladie que je connaisse capable de vider un plateau entier en quarante-huit heures.
Le symptôme qui ne trompe pas
Le plant ne fane pas progressivement comme lorsqu’il a soif. Il s’affaisse d’un bloc, en pliant à un endroit très précis : le centimètre ou les deux centimètres qui séparent le terreau des premières feuilles. Approchez l’œil et vous verrez la tige rétrécie à cet endroit, brune ou noire, molle, comme mouillée.
Le reste du plant peut rester vert et bien turgescent pendant plusieurs heures, et c’est ce qui trompe tout le monde : on croit à un coup de sec, on arrose, et on achève les voisins. Il existe aussi une forme qui frappe avant la levée. Vous semez vingt laitues, il en sort quatre, et vous accusez le sachet. Grattez le terreau à l’endroit d’un trou : si vous retrouvez une graine gonflée et brune, ou un germe blanc coupé net, la graine n’y était pour rien.
Ce n’est pas une maladie, c’est une bande de champignons
Derrière ce nom se cachent plusieurs champignons du sol qui produisent le même dégât : Pythium, Rhizoctonia, Fusarium, Phytophthora, et parfois Botrytis quand l’air est saturé. Ils n’ont pas grand-chose en commun sur le plan biologique, mais ils partagent une stratégie : attaquer les tissus jeunes, encore tendres, exactement au niveau du sol.
Ces organismes ne débarquent pas de l’extérieur comme le mildiou. Ils sont déjà là, dans le terreau, dans la poussière de la serre, dans les rainures des godets rangés sans lavage, et ne deviennent agressifs que lorsque les conditions basculent en leur faveur. Chercher qui a contaminé qui ne sert donc à rien : la vraie question est de savoir ce qui, chez vous, leur a ouvert la porte.
Pourquoi elle va aussi vite
Une tige de semis de deux semaines n’a ni écorce, ni tissu de soutien, ni réserve. C’est un tube d’eau. Un champignon qui s’y installe la traverse en quelques heures, coupe l’alimentation, et le plant tombe. Il n’y a pas de phase de résistance, pas d’alerte progressive comme des taches qui s’étendent.
S’y ajoute la circulation de l’eau. Pythium produit des spores mobiles, capables de nager dans le mince film d’eau qui relie les grains de terreau. Dans une barquette où tous les godets baignent dans le même fond d’eau, un seul foyer arrose littéralement tout le plateau. Cela explique le motif classique : une tache circulaire de plants couchés qui s’agrandit d’un jour sur l’autre.
Les conditions qui la déclenchent
Aucun de ces facteurs ne suffit seul, mais ils s’additionnent très bien. Quand j’en cumule trois, je sais d’avance que je vais y passer.
- un terreau détrempé qui ne ressuie jamais complètement entre deux arrosages
- des semis trop serrés, où les tiges se touchent et l’air ne circule plus
- une lumière insuffisante, qui étire les plants et fabrique des tiges filiformes
- une température trop basse, qui ralentit la plante sans gêner le champignon
- des godets et des plateaux réutilisés sans lavage
- un fond d’eau permanent dans la soucoupe ou le plateau
- un terreau riche et azoté, prévu pour du rempotage et non pour du semis
Ce qu’il faut faire dans l’heure
Dès le premier plant couché, sortez-le avec sa motte et jetez-le, ainsi que le terreau qui l’entoure sur deux ou trois centimètres. N’attendez pas de voir si les autres suivent : ils suivront. Écartez le plateau du reste des semis, videz tout fond d’eau, et arrêtez d’arroser jusqu’à ce que la surface soit franchement sèche au toucher.
Il faut accepter une chose désagréable : il n’existe pas de traitement curatif domestique. Un plant dont le collet est nécrosé ne se relève jamais, même si son feuillage paraît correct un jour de plus. Tout ce que vous pouvez faire, c’est sauver ceux qui ne sont pas encore touchés. En intervenant le jour même, je conserve en général la moitié d’un plateau ; en attendant le week-end, je perds tout.
Le terreau, premier suspect
Le sac ouvert l’an dernier, refermé avec une pince à linge et laissé sous l’appentis, est un excellent incubateur. Il a pris l’humidité, il s’est tassé, sa structure s’est effondrée, et il retient désormais l’eau comme une éponge. Utilisé pour des semis, il fournit exactement le milieu recherché par ces champignons : tiède, mouillé, mal aéré.
Un terreau à semis correct est pauvre, fin, et il ressuie vite. J’achète un petit sac neuf chaque février et j’y ajoute un quart de sable grossier ou de perlite. On lit souvent qu’il faut le passer trente minutes au four : je ne le fais plus, car la chauffe est très inégale dans un four ménager et l’on détruit au passage la microflore qui concurrence les pathogènes.
L’arrosage par le bas change tout
Le principe tient en une phrase : le champignon a besoin d’eau libre au niveau du collet, donc on ne mouille jamais le collet. Posez les godets dans un plateau, versez deux centimètres d’eau, laissez boire par capillarité dix à quinze minutes, puis retirez ce qui reste. La surface du terreau, elle, demeure sèche.
Le point que l’on rate le plus souvent, c’est la dernière étape : laisser le plateau tremper toute la journée est pire qu’un arrosage par le dessus. Complétez en saupoudrant trois à cinq millimètres de sable grossier ou de vermiculite en surface après la levée. Ce matériau sèche en quelques minutes et entoure le collet d’un anneau sec, là où le champignon aurait eu besoin d’humidité. C’est de la prévention, pas un traitement : il ne rattrapera jamais un arrosage excessif.
Ventiler, même en février
L’air stagnant est le facteur le plus négligé, parce qu’on a peur du froid. Pourtant, dix minutes de fenêtre entrouverte deux fois par jour dans la pièce où sont les semis font davantage que n’importe quelle préparation. Un petit ventilateur réglé au minimum, orienté vers le plafond pour ne pas dessécher les plants, donne d’excellents résultats.
Le couvercle des mini-serres pose le même problème. Utile pour la germination, il devient dangereux dès que les premières tiges apparaissent. Je l’entrouvre quand sept graines sur dix ont levé et je le retire deux jours plus tard. Des gouttes de condensation à la face intérieure le matin signifient qu’il aurait dû partir la veille.
Les remèdes qui circulent et ce qu’ils valent
La cannelle en poudre, l’infusion de camomille, le charbon de bois pilé et la décoction de prêle reviennent systématiquement. La cannelle et la camomille ont effectivement des propriétés antifongiques mesurables en laboratoire, mais sur un terreau détrempé, à doses de cuisine, l’effet reste marginal : je n’ai jamais vu une pincée de cannelle arrêter un foyer déclaré. La prêle a un intérêt en prévention sur des plantes installées, pas sur des semis de dix jours.
Le défaut de ces recettes est ailleurs : elles donnent le sentiment d’avoir agi et dispensent de corriger la cause. S’il ne fallait retenir que trois leviers, ce serait moins d’eau, plus d’air, moins de densité. Aucune poudre ne les remplace, et si vous les respectez, vous n’aurez pas besoin de poudre.
Ressemer sans répéter l’erreur
Ne réutilisez pas le terreau d’un plateau atteint. Pour les godets, un rinçage rapide ne suffit pas : les spores tiennent dans les rainures. Je les frotte à l’eau chaude savonneuse, je rince, et pour ceux qui ont vu une attaque sévère je passe une solution d’eau de Javel diluée à un volume pour neuf, suivie d’un rinçage abondant et d’un séchage au soleil.
Ressemez ensuite dans du terreau neuf, plus clair, et cherchez surtout à raccourcir la période de vulnérabilité. Un semis de tomates qui germe en cinq jours à 22 °C et pousse vite sous bonne lumière risque bien moins qu’un semis qui traîne trois semaines à 15 °C dans une pièce sombre. La vitesse de croissance est en soi une protection.
Le conseil de Sophie. Je n’arrose jamais un semis le soir, toujours le matin, pour que la surface ait toute la journée pour sécher avant la fraîcheur de la nuit.

