C’est au repiquage que je perdais le plus de plants, et pendant deux saisons je n’ai pas compris pourquoi. Trop tôt, les racines cassent et le plant fond ; trop tard, elles forment un chignon qui met des semaines à repartir. Le repère qui a tout réglé chez moi tient en une observation : les deux premières vraies feuilles.
Cotylédons et vraies feuilles : la confusion qui fait tout rater
Les premières feuilles qui sortent de terre ne sont pas des feuilles. Ce sont les cotylédons, des réserves stockées dans la graine, presque toujours arrondies, lisses, sans découpe ni nervure marquée. Sur une tomate, un chou ou un basilic, elles se ressemblent au point qu’on ne peut pas reconnaître l’espèce si l’étiquette a disparu.
Les vraies feuilles arrivent ensuite, au centre de la plantule, et portent déjà la signature de l’espèce : découpées et duveteuses chez la tomate, gaufrées chez le chou, pointues et nervurées chez le basilic. Quand la deuxième atteint la taille d’un ongle de petit doigt, le plant est prêt. Chez moi, cela tombe entre douze et vingt jours après le semis.
Pourquoi ce stade précis et pas un autre
À ce moment-là, le plant a fini de vivre sur ses réserves et commence à se nourrir par ses racines et ses feuilles. Le système racinaire est déjà organisé, avec une racine principale et deux ou trois ramifications, mais il tient encore dans un volume de terreau gros comme une noisette, qu’on soulève d’un bloc.
C’est cette double condition qui compte : assez de racines pour se réinstaller vite, pas encore assez pour être abîmées à la sortie. Une semaine plus tôt, la racine unique casse au moindre geste. Une semaine plus tard, elle a colonisé toute la terrine et vous en arrachez la moitié en séparant les plants.
Repiquer trop tôt : le plant qui fond en deux jours
Un semis déplacé au stade cotylédons dispose d’une surface d’absorption minuscule. Il transpire par ses deux cotylédons sans presque plus de radicelles pour compenser. Il se couche, blanchit à la base et disparaît en deux ou trois jours. On appelle cela la fonte des semis, mais ici ce n’est pas une maladie, c’est une déshydratation.
Il y a une exception que je pratique quand une terrine est trop dense : je prélève les surnuméraires au stade cotylédons pour dégager les autres, et je les jette sans état d’âme. Les sauver demanderait une mini-serre et une surveillance quotidienne, pour un taux de reprise médiocre.
Repiquer trop tard : le chignon de racines
Passé trois ou quatre vraies feuilles en terrine serrée, les racines s’enroulent le long des parois et se tressent avec celles des voisines. Séparer deux plants revient à en amputer un. Même en réussissant l’opération, le plant marque un arrêt de croissance de deux à trois semaines, sans produire une seule feuille.
Sur des cultures rapides comme la laitue ou le chou de printemps, ce retard ne se rattrape jamais : la plante monte à graines à la même date qu’un plant sain, mais avec la moitié du volume. Sur une tomate, on perd la première grappe, soit une dizaine de jours de récolte en juillet.
Les espèces qui n’aiment pas du tout être repiquées
Toutes les plantes ne passent pas par la case repiquage. Celles dont la racine principale est pivotante ou cassante détestent l’opération : le mieux est de les semer directement dans leur contenant définitif, à deux ou trois graines par pot, quitte à ne garder ensuite que la plus vigoureuse.
- les cucurbitacées, courgette, concombre, melon et potiron, à semer en godet individuel de 8 cm
- les légumineuses, haricot, pois et fève, qui repartent très mal après une racine sectionnée
- les racines, carotte, radis, navet et panais, qui fourchent dès qu’on touche au pivot
- le persil et l’aneth, dont le pivot descend vite et casse net au premier soulèvement
- le maïs doux, très sensible au dérangement racinaire dès la troisième semaine
Le geste, étape par étape
J’arrose la terrine une heure avant, jamais juste avant : une terre détrempée colle aux racines et se détache en emportant les radicelles, alors qu’une terre humide mais ressuyée se sépare toute seule. Je remplis mes godets, je tasse à peine du bout des doigts, et je creuse un trou avec un crayon.
Je glisse une étiquette rigide sous la plantule pour la soulever par en dessous, je la tiens par un cotylédon et jamais par la tige, qui s’écrase et ne se répare pas, puis je la descends dans le trou en laissant les racines pendre droit. Je referme en pinçant la terre latéralement, sans tasser par-dessus.
Enterrer plus profond : oui pour la tomate, non pour le reste
La tomate émet des racines adventives sur toute la portion de tige enterrée. On peut donc la descendre jusqu’aux cotylédons, ce qui règle d’un coup le problème des plants filés et augmente nettement le volume racinaire final. Le chou et le poireau supportent aussi un enterrement du collet de un à deux centimètres.
Le poivron, l’aubergine, le basilic et toutes les cucurbitacées ne fabriquent pas de racines sur leur tige : enterrer le collet expose une zone tendre à l’humidité permanente, et vous récoltez une pourriture quinze jours plus tard. Pour ceux-là, le collet reste exactement au niveau du terreau.
Les trois jours qui suivent le repiquage
Un plant fraîchement repiqué n’a plus de poils absorbants pendant deux à trois jours, le temps d’en refabriquer. Je le place à la lumière mais sans soleil direct, à 18-20 °C, et je pulvérise plutôt que d’arroser au goulot. Une soucoupe avec un fond d’eau pendant une heure fait aussi l’affaire.
Le troisième jour, la nouvelle feuille centrale se déplie : la reprise est faite. Je remets alors les godets en pleine lumière et j’espace les arrosages pour forcer les racines à descendre. Un plant encore flasque au bout de cinq jours ne redémarrera pas, et je préfère le remplacer tout de suite.
Godet, terreau, et le piège du contenant trop grand
Un godet de 7 à 9 cm suffit à mener une tomate ou un poivron jusqu’à sa mise en place définitive. Plus grand, le terreau non colonisé reste humide en permanence, se tasse et asphyxie les racines. Plus petit, il faudra rempoter une deuxième fois avant la plantation, avec un stress supplémentaire.
Le terreau de repiquage n’a pas besoin d’être riche, au contraire : un substrat trop fertilisé produit une tige molle et de grandes feuilles fragiles qui souffriront à la sortie. J’utilise un terreau de semis additionné d’un tiers de terreau ordinaire, et je ne donne le premier engrais liquide qu’au bout de trois semaines.
Le conseil de Sophie. Repiquez le soir plutôt que le matin : le plant récupère toute la nuit à l’abri de la lumière, et il aborde sa première vraie journée avec douze heures d’avance.

