Un poinsettia jeté le 6 janvier, c’est une plante vivace qu’on traite en bouquet. Elle peut très bien passer l’année entière chez vous et redevenir rouge pour le Noël suivant, mais pas toute seule : il lui faut une conduite précise et une vraie discipline sur les nuits d’automne. Je le fais depuis cinq ans, et mon seul échec tenait à un simple lampadaire de rue.
Ce qui rougit n’est pas une fleur
Les grandes pièces rouges, roses ou crème que vous appelez fleurs sont des bractées, c’est-à-dire des feuilles modifiées qui changent de couleur. Les vraies fleurs sont les petites boules jaunes et vertes groupées au centre, appelées cyathes, et elles sont insignifiantes. Ce détail n’est pas une coquetterie de botaniste : il commande toute la méthode qui suit.
Puisque ce sont des feuilles qui rougissent, il ne s’agit pas de provoquer une floraison mais un changement de pigmentation, déclenché par la durée de la nuit. La plante cesse de produire de la chlorophylle dans ces feuilles-là et laisse apparaître des pigments rouges. Tout le travail consiste donc à lui faire croire que les nuits sont devenues longues.
Ce sont les nuits qui commandent, pas les jours
Le poinsettia est une plante dite de jours courts, ce qui est trompeur : ce qu’elle mesure, c’est la longueur de la nuit ininterrompue. Il lui faut environ quatorze heures d’obscurité totale par vingt-quatre heures, pendant huit à dix semaines consécutives. Les dix autres heures doivent être très lumineuses, sinon la plante n’a pas l’énergie de fabriquer quoi que ce soit.
La mesure est étonnamment sensible. Quelques minutes de lumière au milieu de la nuit, même faible, remettent le compteur à zéro pour cette nuit-là. Une seule interruption par semaine peut suffire à retarder ou empêcher complètement la coloration. C’est la raison numéro un des échecs, très loin devant les erreurs d’arrosage ou d’engrais.
Le calendrier de l’année, mois par mois
Voici la conduite que je suis, adaptée à un climat de l’ouest de la France. Les dates peuvent glisser d’une à deux semaines selon la région, mais l’ordre ne change jamais.
- Janvier à mars : pièce lumineuse à 18-20 °C, arrosages espacés, aucun engrais.
- Fin mars ou avril : les bractées ternissent, on réduit l’eau pour deux à trois semaines de repos.
- Avril : taille des tiges à 10-15 cm et rempotage dans un pot à peine plus grand.
- Mai : arrosages normaux, premier engrais quand les nouvelles pousses font 5 cm.
- Mi-juin : sortie au jardin ou sur le balcon, à mi-ombre, après tout risque de nuit fraîche.
- Juillet : pincement des pousses pour ramifier, engrais tous les quinze jours.
- Début septembre : rentrée avant que les nuits ne descendent sous 13 °C.
- 1er octobre au 10 décembre : quatorze heures d’obscurité totale chaque nuit.
La taille d’avril, celle qui décide de la forme
Sans taille, le poinsettia devient une tige nue avec trois feuilles au sommet, disgracieuse et déséquilibrée. En avril, quand les bractées ont perdu leur couleur, je rabats toutes les tiges à dix ou quinze centimètres du terreau, en coupant juste au-dessus d’un nœud. Cela paraît violent, cela ne l’est pas : chaque nœud conservé donnera une nouvelle pousse.
La coupe fait couler un latex blanc et collant, qui s’arrête tout seul en quelques minutes. Il est irritant pour la peau et les yeux, donc je porte des gants et je me lave les mains ensuite. Je profite du même moment pour rempoter dans un contenant deux centimètres plus large, avec deux tiers de terreau et un tiers de perlite ou de sable grossier.
L’été dehors, la meilleure chose à lui faire
Un poinsettia qui passe juin, juillet et août dehors revient à l’automne avec des tiges deux fois plus épaisses qu’une plante restée en intérieur. La lumière naturelle, même à mi-ombre, est sans commune mesure avec celle d’un salon. Je le sors quand les nuits ne descendent plus sous 13 °C, ce qui chez moi tombe autour du 10 juin.
Deux précautions. On acclimate progressivement, une semaine à l’ombre claire avant de passer à la mi-ombre, sinon les feuilles brûlent. Et on surveille l’arrosage : un pot en plein air par temps chaud peut sécher en deux jours, contre dix en intérieur. Je le place à l’est, protégé du soleil de l’après-midi et du vent, et je nourris tous les quinze jours.
Le pincement de juillet
Pour obtenir une plante buissonnante avec cinq ou six têtes colorées au lieu d’une seule, il faut pincer. En juillet, quand les pousses issues de la taille d’avril atteignent une quinzaine de centimètres, je coupe l’extrémité de chacune au-dessus de la quatrième ou cinquième feuille. Chaque pousse pincée se ramifie alors en deux ou trois nouvelles.
La date limite compte : je ne pince plus rien après le 15 août. Au-delà, les nouvelles pousses n’auront pas le temps de mûrir avant le début du traitement d’obscurité, et elles resteront vertes et molles au moment où il faudrait qu’elles colorent. Un pincement trop tardif donne une plante mal formée et des bractées ratées.
Rentrer avant les nuits fraîches
Fin août, je surveille les prévisions et je rentre la plante dès que les nuits approchent 13 °C, en général dans les dix premiers jours de septembre. Attendre la première nuit à 8 °C, c’est reproduire exactement le choc de refroidissement qui fait perdre son feuillage au poinsettia acheté en magasin, et gâcher toute une année de travail.
Avant de la rentrer, je l’inspecte sérieusement : dessous des feuilles, aisselles, surface du terreau. Un été dehors se paie souvent en aleurodes ou en tétranyques, et une infestation introduite en septembre gâche la fin de saison. Je douche le feuillage à l’eau tiède, je laisse sécher, et je garde la plante à l’écart des autres une quinzaine de jours.
L’obscurité, du 1er octobre au 10 décembre
Chaque soir vers dix-huit heures, je place la plante dans un placard sans fenêtre, ou je la recouvre d’un carton opaque posé sur un cageot pour ne pas écraser le feuillage. Chaque matin vers huit heures, je la ressors à l’endroit le plus lumineux de la maison. Quatorze heures dedans, dix heures de pleine lumière, sans exception.
La température compte aussi : 18 à 21 °C le jour, et pas moins de 15 °C la nuit dans le placard, ce qui exclut le garage et la cave. Au bout de six à huit semaines, les premières nuances rouges apparaissent au centre des rosettes. On peut alors arrêter le traitement : la coloration continue de se développer seule en pleine lumière.
Les fuites de lumière qui gâchent tout
Ma première année, j’avais installé la plante dans une chambre inutilisée en tirant les rideaux, et rien n’a rougi. La cause était un lampadaire de rue à quinze mètres, dont la lumière passait par le haut du rideau. Une lueur qui vous permet de distinguer votre main dans la pièce est déjà largement suffisante pour annuler la nuit.
Les autres pièges classiques : un couloir éclairé quand quelqu’un se lève, la veilleuse d’une box internet, un réveil lumineux, un écran de téléphone, un carton posé de travers qui laisse un rai de lumière au sol. Je vérifie en entrant dans le placard le soir, porte fermée, et je compte trente secondes : si je finis par voir quelque chose, ce n’est pas assez noir.
Le conseil de Sophie. Choisissez un placard qui vous arrange vraiment, sur votre trajet du soir, sinon vous sauterez des nuits en novembre : la régularité compte cent fois plus que la perfection du dispositif.

