En sortant un pied de bégonia de son pot au mois de mars, je suis tombée sur une poignée de petits vers blancs qui remuaient dans la motte. J’ai cru la plante perdue, et j’ai failli tout jeter. En réalité il y avait trois espèces différentes dans ce pot, dont une seule posait réellement problème.
Étaler le terreau sur une assiette blanche
Avant tout diagnostic, il faut voir. Je prélève une poignée de terreau dans les cinq premiers centimètres et je l’étale en couche fine sur une assiette blanche ou une feuille de papier, en plein jour près d’une fenêtre. Les bêtes réagissent à la lumière et bougent, ce qui les rend beaucoup plus faciles à repérer que dans la masse sombre du pot.
Une loupe de dix fois, même une loupe de lecture bon marché, change tout. Les critères qui comptent sont au nombre de quatre : la taille, la présence ou non d’une tête sombre, la présence ou non de pattes, et la façon de se déplacer. Avec ces quatre observations, on tranche presque toujours en moins d’une minute.
La larve de sciaride : tête noire, corps translucide
C’est de loin la plus courante en pot d’intérieur. Elle mesure quatre à six millimètres à maturité, son corps est blanc translucide au point qu’on devine son contenu digestif comme une ligne sombre, elle n’a aucune patte, et elle porte une capsule céphalique noire brillante bien visible à une extrémité. Elle ondule sur place quand on la dérange.
Elle vit dans les deux à quatre premiers centimètres, jamais au fond du pot. Elle se nourrit surtout de champignons et de matière organique en décomposition, mais en forte densité elle attaque les radicelles et les jeunes semis, ce qui provoque un ralentissement de croissance, un jaunissement et parfois la fonte des semis. Sur une plante adulte bien installée, quelques larves sont sans conséquence réelle.
Les enchytrées : blancs, mobiles, inoffensifs
Ce sont de petits vers annelés de cinq à vingt-cinq millimètres, entièrement blancs ou translucides, sans aucune tête sombre, qui se déplacent en s’allongeant et se rétractant comme un lombric miniature. On les voit souvent en grand nombre lorsqu’on arrose trop, ou quand un pot reste dans une soucoupe pleine.
Ils ne mangent que de la matière morte et ne touchent pas aux racines vivantes. Leur présence est un signal, pas un problème : elle indique un substrat trop humide, acide et riche en matière organique en décomposition. Il n’y a rien à traiter. En laissant sécher et en aérant le substrat, leur population s’effondre d’elle-même en deux ou trois semaines.
La larve d’otiorhynque : la seule vraiment dangereuse
Celle-ci mérite d’être connue, car elle tue des plantes établies. Elle mesure huit à douze millimètres, elle est blanc crème, épaisse, dépourvue de pattes, avec une tête brun roux nettement distincte, et elle se tient recourbée en C. Contrairement à la larve de sciaride, elle est molle, dodue et se déplace très peu.
Elle ronge les racines et l’écorce du collet, et on la trouve surtout sur les cyclamens, primevères, heuchères, fuchsias, camélias, rhododendrons et fraisiers. Le symptôme typique est une plante qui flétrit brutalement alors que le terreau est humide, et qui se soulève sans résistance quand on tire dessus, parce qu’il n’y a plus de racines. Les adultes, des charançons noirs incapables de voler, laissent des encoches semi-circulaires très caractéristiques sur le bord des feuilles.
Hanneton et cétoine : ne pas les confondre
En pleine terre et au compost, on rencontre deux grosses larves blanches recourbées qu’il ne faut surtout pas traiter de la même façon. La distinction est simple une fois qu’on la connaît, et elle évite de détruire un auxiliaire précieux.
- Larve de hanneton : tête large et brune, trois paires de pattes longues et bien visibles, abdomen relativement fin. Elle mange les racines vivantes, c’est une nuisible.
- Larve de cétoine dorée : petite tête, pattes courtes et faibles, arrière du corps très renflé et sombre. Elle ne mange que du bois et des végétaux décomposés, c’est une alliée du compost.
- Le test infaillible : posée sur une surface plane, la larve de cétoine se retourne sur le dos et avance en rampant sur ses soies dorsales, la larve de hanneton reste sur le côté et se traîne.
- En cas de doute, remettez la larve dans le tas de compost et non dans un massif.
Les collemboles ne sont pas des vers
On les décrit souvent comme de minuscules vers blancs qui grouillent à la surface d’un terreau humide, mais ce sont des hexapodes d’un à deux millimètres, blancs ou grisâtres, qui sautent brusquement quand on approche la main ou qu’on arrose. Ce saut est le signe distinctif : aucune larve ne saute.
Ils se nourrissent exclusivement de champignons, d’algues et de débris. Ils sont parfaitement inoffensifs, et même utiles à la vie du substrat. Leur pullulation traduit simplement, là encore, un excès d’eau permanent. Aucun traitement n’est justifié : espacer les arrosages suffit.
Ce qu’il faut faire selon la bête
Pour les larves de sciarides, on vise le cycle : assèchement des trois premiers centimètres, paillage minéral, arrosage par le bas, et si nécessaire trois arrosages au Bacillus thuringiensis israelensis espacés de cinq à sept jours. Pour les enchytrées et les collemboles, on ne fait rien d’autre que corriger l’arrosage et le drainage.
Pour l’otiorhynque, il faut agir vite et sérieusement. Le moyen le plus fiable pour un particulier est l’apport de nématodes du genre Heterorhabditis, arrosés le soir dans un sol maintenu humide et dont la température dépasse douze degrés, ce qui limite l’intervention au printemps et surtout à la fin de l’été. Il faut aussi rempoter en éliminant tout le vieux substrat et en inspectant les racines une par une, car une seule larve oubliée reprend le travail.
Le test du bassinage
Quand j’hésite encore, j’utilise une méthode simple. Je plonge le pot dans une bassine d’eau tiède jusqu’à un centimètre sous le bord, pendant une vingtaine de minutes. Les larves de sciarides et les enchytrées remontent en surface et deviennent faciles à observer et à retirer avec une cuillère.
Ce test a ses limites, il faut le savoir. Il ne fait pas remonter les larves d’otiorhynque, plus lourdes et plus profondes, et il ne convient pas aux plantes qui redoutent l’engorgement, comme les cactées et les orchidées. Après l’opération, laissez le pot s’égoutter complètement et ne remettez pas d’eau avant que la surface soit franchement sèche.
L’hygiène des mains avec le terreau
Une remarque qui n’a rien à voir avec les vers mais qui a sa place ici. Les terreaux du commerce hébergent naturellement des micro-organismes, et il est recommandé de porter des gants pour manipuler la terre, d’éviter de respirer la poussière d’un sac sec, et de se laver les mains soigneusement après. Ouvrez les sacs à l’extérieur plutôt que dans une pièce fermée.
Je n’ai aucune compétence médicale et je ne me risquerai pas au moindre avis dans ce domaine : si vous avez la moindre inquiétude après avoir manipulé du terreau, c’est à un médecin qu’il faut la poser, pas à une jardinière. Le bon réflexe reste le plus banal : gants, sac humidifié avant ouverture, et lavage des mains.
Le conseil de Sophie. Ne traitez jamais avant d’avoir étalé une poignée de terreau sur une assiette blanche : la tête noire ou son absence vous dira en dix secondes s’il faut agir ou simplement arroser moins.

