Les jacinthes en pot vendues de décembre à février sentent bon pendant quinze jours, puis on se retrouve avec un pot de feuilles molles dont on ne sait que faire. Presque tout le monde les jette. C’est dommage, parce que ce bulbe-là a encore huit ou dix ans devant lui si on le remet en terre. Il ne refleurira jamais aussi gros, et c’est justement ce qui le rend beau.
Ce qu’est vraiment une jacinthe en pot achetée en janvier
Le bulbe que vous tenez a subi un traitement industriel avant d’arriver chez vous. Cultivé aux Pays-Bas, arraché en juin, il a été séché puis maintenu plusieurs semaines au froid autour de 9 °C pour lui faire croire qu’un hiver était passé. Il a ensuite été mis à pousser en serre, à l’obscurité d’abord, à la lumière ensuite, pour ouvrir sa fleur en plein mois de janvier.
Ce forçage est un tour de passe-passe, pas une culture normale, et il coûte cher au bulbe. Tout ce que vous voyez dans cet épi compact vient des réserves accumulées en Hollande l’été précédent : le pot minuscule et le terreau tourbeux n’ont apporté quasiment rien. Le bulbe termine sa floraison épuisé, ce qui explique pourquoi il ne peut pas être forcé une deuxième fois.
Coupez l’épi, gardez les feuilles
Dès que les fleurs brunissent, coupez la tige florale à sa base, au ras des feuilles, avec un couteau ou des ciseaux propres. Laisser l’épi faner ne sert à rien : la plante y forme parfois des graines et y consacre de l’énergie dont le bulbe a un besoin urgent. En revanche, ne touchez pas aux quatre ou cinq feuilles charnues qui restent, même si elles s’affalent sur le bord du pot.
Ces feuilles sont le seul moyen dont dispose le bulbe pour se recharger. Placez le pot dans une pièce fraîche et très lumineuse, idéalement entre 12 et 16 °C, arrosez modérément dès que la surface sèche, et donnez un engrais liquide pour plantes fleuries tous les quinze jours. Ce régime dure environ six semaines, jusqu’à ce que les feuilles jaunissent d’elles-mêmes.
Les six semaines qui restent avant l’été
Cette période est courte et c’est la seule dont vous disposez. Un bulbe forcé en janvier n’a que février, mars et une partie d’avril pour refaire des réserves avant son repos estival, contre cinq mois pour une jacinthe de jardin. C’est la raison pour laquelle il faut le soigner sérieusement plutôt que de le laisser traîner sur un radiateur en attendant de trouver le temps.
Le pot d’origine est presque toujours trop petit et rempli d’une tourbe qui se rétracte. Si vous avez cinq minutes, dépotez et replantez le bulbe dans un pot un peu plus large avec du terreau ordinaire, sans casser les racines, ou installez-le directement dehors dès que les gelées fortes sont passées, dans un coin abrité. Il finira sa saison bien mieux à l’air libre.
Quand la mettre en pleine terre
Deux calendriers fonctionnent. Le plus simple : dès mars ou avril, plantez le bulbe encore feuillu directement à sa place définitive, sans couper le feuillage, et laissez-le finir sa saison sur place. C’est ce que je fais désormais, parce que je n’oublie rien dans un coin de garage et que le bulbe profite de la lumière et de la fraîcheur du sol pendant six semaines de plus.
La méthode classique consiste à attendre le jaunissement complet des feuilles, arrêter l’arrosage, sortir les bulbes, les nettoyer, les faire sécher deux semaines dans une cagette à l’ombre et à l’air, puis les stocker au sec jusqu’à l’automne pour les planter en octobre ou novembre. Elle marche très bien aussi, à condition de ne pas les stocker dans un sac plastique fermé, où ils moisissent.
Le bon coin du jardin
La jacinthe demande du soleil au printemps et, surtout, un sol qui ne reste pas humide en été. C’est le critère décisif, bien plus que la richesse de la terre. Un bulbe qui passe juillet et août dans une terre lourde et fraîche pourrit en une saison ou deux, alors que le même bulbe dans une bordure sèche et caillouteuse tient dix ans sans que l’on s’en occupe.
Les bonnes places typiques : le pied d’un mur exposé au sud, une bordure de rosiers, une rocaille, le bord d’une allée, le dessus d’un talus. Les mauvaises : le pied d’une haie de conifères arrosée, un massif de vivaces gourmandes en eau, un bas-fond argileux. Dans une terre lourde, creusez un peu plus profond et ajoutez deux poignées de sable grossier ou de gravier sous chaque bulbe.
Profondeur et espacement
Plantez à 12 à 15 centimètres de profondeur, mesurés sous la base du bulbe et non sous sa pointe, pointe vers le haut, avec 10 à 15 centimètres entre deux bulbes. Cette profondeur n’est pas décorative : elle maintient l’épi bien droit au printemps, elle protège le bulbe des variations de température, et elle ralentit sa division en petits caïeux, qui est la principale cause d’épuisement. Voici, en plus de ces mesures, les quelques repères qui permettent de réussir la plantation du premier coup et d’éviter les regrets au printemps suivant :
- séparez les bulbes du pot d’origine au lieu de replanter la motte entière, qui garderait sa tourbe et son eau
- éliminez tout bulbe mou ou moisi, il contaminerait ses voisins
- plantez par groupes impairs de cinq à sept, l’effet est bien meilleur qu’en ligne
- marquez l’emplacement avec une étiquette, les jacinthes sortent tard et se prennent facilement un coup de bêche
- ne mettez pas de fumier frais au fond du trou, il fait pourrir la base du bulbe
À quoi ressemble la première floraison au jardin
Préparez-vous à une déception si vous attendez la même chose qu’en pot. Le printemps suivant, beaucoup de bulbes forcés ne fleurissent pas du tout et se contentent de feuilles : c’est normal, ils reconstituent. Ceux qui fleurissent donnent un épi plus court, moins dense, avec dix à quinze fleurons au lieu de trente ou quarante. Ce n’est pas un échec, c’est la vraie tête d’une jacinthe.
Et à mon avis, c’est mieux. L’épi compact et lourd du commerce se couche à la première grosse pluie de mars, alors que l’épi lâche des années suivantes résiste au vent, se tient droit, se mêle bien aux muscaris et aux narcisses, et sent tout aussi fort. Comptez deux ans pour que la floraison s’installe et devienne régulière.
Les années suivantes et la question des caïeux
Une fois installée, la jacinthe demande très peu. Coupez l’épi fané pour éviter les graines, laissez le feuillage jaunir sur place jusqu’à fin juin, et griffez une poignée de compost mûr en surface à l’automne, un an sur deux. Ne tondez pas la zone avant que les feuilles ne soient sèches, et n’arrosez surtout pas ce coin-là pendant l’été.
Avec le temps, le bulbe se divise en caïeux, ce qui donne une touffe de petits épis fins au lieu d’un gros. Si l’aspect vous gêne, déterrez la touffe en juin quand le feuillage a séché, séparez les bulbes, éliminez les plus petits et replantez les plus gros bien espacés à l’automne. Sinon, laissez faire : au bout de quelques années, cela donne un tapis parfumé assez naturel.
Les erreurs qui condamnent le bulbe
La plus courante consiste à couper les feuilles en même temps que l’épi, par souci de propreté. Le bulbe n’a alors plus aucun moyen de se recharger et meurt dans l’année, ou survit sans jamais refleurir. La deuxième est de laisser le pot sans eau ni lumière sur un rebord jusqu’au printemps, ce qui revient au même en un peu plus lent.
La troisième est le mauvais emplacement : belle terre de potager, riche et arrosée tout l’été. Le bulbe y grossit une saison puis pourrit. La quatrième, plus rare, est la plantation trop superficielle à cinq centimètres, qui donne des épis couchés dans la boue et des bulbes qui se divisent très vite. Aucune de ces quatre erreurs ne se rattrape l’année suivante.
Une manipulation qui mérite des gants
Le bulbe de jacinthe contient des cristaux d’oxalate de calcium en aiguilles, concentrés surtout dans les écailles externes et la peau brune. Chez beaucoup de gens, manipuler plusieurs bulbes à mains nues provoque des démangeaisons, des rougeurs et parfois de petites piqûres sur les avant-bras, une réaction bien connue des planteurs professionnels. Des gants de jardin ordinaires suffisent à l’éviter complètement.
Le bulbe est également toxique en cas d’ingestion et ne doit jamais être consommé, ni par les humains ni par les animaux domestiques : ne le rangez pas près des oignons ou des échalotes, la ressemblance est réelle. Un effet secondaire agréable de cette composition : les campagnols et les mulots, qui dévorent les tulipes, laissent en général les jacinthes tranquilles.
Le conseil de Sophie. Plantez vos jacinthes forcées en bordure d’allée plutôt qu’au milieu d’un massif : c’est en passant à trente centimètres qu’on profite du parfum, et il est bien plus fort au jardin qu’en pot dans un salon chauffé.

