Un matin de juillet, le laurier-rose près de la terrasse était couvert d’un dépôt noir et mat, comme si quelqu’un avait secoué un cendrier au-dessus. Le premier réflexe est de croire à une maladie grave qui brûle le feuillage. C’est presque l’inverse : ce noir ne s’attaque pas à la plante, il pousse sur les déjections sucrées d’insectes installés plus haut. Tant que vous vous contentez de nettoyer le noir, il revient.
Reconnaître la fumagine à coup sûr
La fumagine forme une pellicule noire, sèche ou légèrement collante, posée à la surface de la feuille. Elle n’est pas dans le tissu : passez le doigt ou un chiffon humide, une partie s’en va et laisse apparaître une feuille verte, intacte en dessous. C’est le test décisif, et il prend cinq secondes.
Elle se dépose surtout sur la face supérieure des feuilles, parce que c’est là que tombe le miellat produit par les insectes situés au-dessus. Vous la retrouvez aussi sur les branches, sur les fruits, sur le mobilier de jardin, sur le pare-brise de la voiture garée sous un tilleul. Une vraie maladie fongique, elle, produit des taches délimitées, ancrées dans la feuille, impossibles à essuyer.
Ce champignon ne mange pas votre plante
Les champignons responsables de la fumagine sont des saprophytes : ils se nourrissent de matière sucrée déjà présente, pas des cellules végétales. Ils n’ont ni suçoir ni filament pénétrant, ils ne perforent pas l’épiderme et ne provoquent aucune nécrose. C’est la raison pour laquelle le feuillage reste vert sous le dépôt, même après des semaines.
Cela ne veut pas dire qu’il faut la laisser. Une feuille couverte de suie reçoit beaucoup moins de lumière, donc photosynthétise moins. Sur un agrume ou un camélia fortement atteint, on observe un ralentissement net de la croissance, des feuilles qui jaunissent puis tombent, et une fructification décevante. Le dommage est indirect, mais bien réel.
Le vrai coupable est ailleurs sur la plante
Le miellat est un liquide sucré excrété par des insectes piqueurs-suceurs qui prélèvent la sève élaborée. Cherchez-les, ils sont rarement loin, en général sur les jeunes pousses et sur la face inférieure des feuilles.
- les pucerons, en colonies sur les tiges tendres et les boutons floraux
- les cochenilles farineuses, petits amas blancs cotonneux aux aisselles des feuilles
- les cochenilles à bouclier, petites carapaces brunes collées le long des nervures
- les aleurodes, minuscules mouches blanches qui s’envolent quand on secoue le feuillage
- les psylles, fréquents sur les buis, les poiriers et les lauriers
Les fourmis, le meilleur des indicateurs
Si vous voyez une file de fourmis monter le long du tronc, vous avez votre réponse avant même d’avoir cherché les insectes. Les fourmis récoltent le miellat, protègent activement les colonies de pucerons de leurs prédateurs, et vont jusqu’à les déplacer d’une pousse à l’autre. Une plante fréquentée par les fourmis est une plante qui héberge une population de suceurs.
Traiter les fourmis seules ne résout rien, mais leur couper l’accès aide beaucoup. Une bande de glu posée à trente centimètres du sol, sur un manchon de papier plutôt que directement sur l’écorce, réduit fortement l’effectif de pucerons en une quinzaine de jours parce que les coccinelles et les syrphes reprennent leur travail sans se faire chasser.
Éliminer d’abord l’insecte
Sur des pucerons, commencez par un jet d’eau ferme sur les jeunes pousses, deux jours de suite : cela en fait tomber une grande partie, et beaucoup ne remontent pas. S’il en reste, une pulvérisation de savon noir liquide, à raison d’une à deux cuillerées à soupe par litre d’eau tiède, appliquée le soir sur les deux faces des feuilles, est très efficace. Renouvelez au bout de cinq à sept jours.
Les cochenilles demandent plus de patience car leur bouclier les protège. Sur une plante en pot, je passe d’abord un coton imbibé d’eau savonneuse sur chaque amas visible, puis je pulvérise. Comptez trois passages espacés de dix jours pour venir à bout des générations successives. Et vérifiez systématiquement les plantes voisines : elles sont presque toujours atteintes aussi, en plus discret.
Nettoyer au savon, la bonne méthode
Une fois les insectes maîtrisés, la fumagine ne disparaît pas toute seule tout de suite. Sur un arbuste de plein air, la pluie et les nouvelles pousses règlent la question en quelques semaines. Sur une plante en pot, un agrume ou un camélia de terrasse, un nettoyage manuel accélère nettement les choses.
Préparez une eau tiède avec une cuillerée à soupe de savon noir par litre, imbibez un chiffon doux et essuyez chaque feuille en la soutenant de l’autre main. Laissez agir un quart d’heure sur les dépôts épais, puis rincez à l’eau claire, ce qui est important pour éviter que le savon ne sèche sur le limbe. Sur un grand sujet, une pulvérisation généreuse suivie d’un rinçage au jet le lendemain matin donne un résultat acceptable sans y passer la journée.
Les erreurs qui abîment le feuillage
Ne travaillez jamais en plein soleil ni sur une plante assoiffée : le savon associé à une forte insolation provoque des brûlures et des marbrures claires irrécupérables. Le soir, ou tôt le matin, sur un feuillage non stressé, il n’y a aucun problème. Arrosez la veille si le pot est sec.
Évitez aussi les solutions maison agressives que l’on voit passer : eau de Javel diluée, alcool ménager pur, vinaigre blanc en pulvérisation. Elles décapent le dépôt et la cuticule avec lui. Le liquide vaisselle du commerce, souvent proposé en remplacement du savon noir, contient des dégraissants et des parfums mal supportés par certains feuillages ; si vous n’avez que cela, restez sous une cuillerée à café par litre et testez d’abord sur trois feuilles.
Quand la source est un arbre voisin
Il arrive que la plante couverte de suie soit parfaitement saine et qu’aucun insecte ne s’y trouve. Levez alors la tête. Un tilleul, un érable, un chêne ou un pin fortement colonisé par les pucerons déverse du miellat sur tout ce qui se trouve dessous, y compris les massifs, les dalles et les voitures. La fumagine se développe ensuite sur ce dépôt.
Dans ce cas, il n’y a pas grand-chose à faire sur l’arbre lui-même, surtout s’il est grand ou s’il ne vous appartient pas. On déplace ce qui peut l’être, on lave le reste, et on prend son mal en patience : ces pullulations sont cycliques et s’effondrent souvent d’elles-mêmes dès que les prédateurs prennent le dessus, généralement en fin d’été.
Éviter la récidive l’année suivante
La fumagine revient là où les suceurs reviennent, et ceux-ci apprécient les pousses tendres et gorgées d’azote. Une taille sévère suivie d’un apport d’engrais riche en azote au printemps produit exactement le type de végétation dont raffolent les pucerons. Espacez les apports, préférez un compost mûr à un engrais coup de fouet, et taillez moins fort.
Surveillez aussi l’aération. Les sujets plantés trop près d’un mur, ou dont le cœur est un enchevêtrement de branches, concentrent la chaleur et l’humidité et hébergent des colonies invisibles. Un éclaircissage léger en fin d’hiver, qui laisse passer la lumière et l’air à l’intérieur de l’arbuste, réduit sensiblement le problème l’été suivant.
Le conseil de Sophie. Avant tout traitement, je retourne trois ou quatre feuilles au hasard sous la zone la plus noire : si je ne trouve aucun insecte, je vais chercher le coupable au-dessus, pas sur la plante que je m’apprêtais à laver.

