Feuilles grignotées en bordure la nuit : l'insecte qu'on ne voit jamais, et comment l'attraper

Feuilles grignotées en bordure la nuit : l’insecte qu’on ne voit jamais, et comment l’attraper

Vous trouvez le matin des feuilles dont les bords sont découpés en encoches régulières, comme si quelqu’un avait donné de petits coups de perforatrice sur le pourtour. Vous cherchez la limace, vous ne trouvez rien, pas de mucus, pas de crotte. Le coupable existe pourtant, il est bien là, mais il ne sort qu’après la tombée du jour et il tombe au sol en faisant le mort dès qu’il perçoit une vibration. Il s’appelle l’otiorhynque, et le voir de ses yeux est la première étape.

La signature du dégât

Les encoches en demi-lune sont caractéristiques : elles partent du bord de la feuille, mesurent de 3 à 8 mm, sont propres, sans bord brunâtre, et se répètent tout autour du limbe. On ne trouve jamais de trou au centre de la feuille, ce qui exclut d’emblée les altises et la plupart des chenilles. Sur un rhododendron, un camélia ou un bergénia, c’est spectaculaire au bout de quelques nuits.

Les plantes préférées chez moi sont le rhododendron, le camélia, l’hortensia, le fraisier, l’heuchère, le bergénia, le laurier-tin, le troène et la vigne. Les plantes en pot sont particulièrement exposées, parce que le substrat chaud et meuble offre aux larves des conditions idéales. Une jardinière posée contre un mur au sud, avec un paillis d’écorce, coche toutes les cases.

Ce n’est pas une limace

La confusion est fréquente et elle coûte du temps, parce que les remèdes n’ont rien à voir. La limace laisse des trous aux contours irréguliers, souvent en plein milieu de la feuille, avec des traces de mucus brillant au petit matin et des déjections noires ou vertes à proximité. Elle attaque aussi les tiges tendres et les jeunes plants au ras du sol.

L’otiorhynque, lui, ne laisse rien : ni trace, ni mucus, ni crotte visible. Le feuillage est sec et propre autour des encoches. Si vous posez des granulés anti-limaces pendant trois semaines et que les découpes continuent d’apparaître, arrêtez de chercher de ce côté-là. Autre indice : les dégâts commencent souvent en hauteur, sur des feuilles bien au-dessus du sol, ce que les limaces atteignent rarement.

Le portrait-robot

L’otiorhynque de la vigne est un charançon noir mat, de 8 à 10 mm, au corps grenu et à la tête prolongée par un rostre court et large. Il ne vole pas : ses élytres sont soudés, il se déplace uniquement en marchant, ce qui explique qu’il colonise lentement mais durablement un jardin, et qu’il grimpe systématiquement par le pied des plantes.

Détail qui change tout dans la stratégie : les populations sont presque exclusivement composées de femelles, qui pondent sans accouplement. Une seule bestiole introduite avec un pot du commerce peut donc fonder une colonie. Chaque femelle dépose plusieurs centaines d’œufs au fil de l’été, dans les premiers centimètres du substrat, au pied même de la plante qu’elle mange la nuit.

La chasse à la lampe frontale

C’est de loin la méthode la plus rentable, et je ne connais rien qui la remplace. Par une nuit douce et sans vent, deux à trois heures après le coucher du soleil, je sors avec une lampe frontale et un bol d’eau savonneuse. Les adultes sont alors sur le feuillage, en train de manger, parfaitement visibles sur les feuilles claires.

Le geste consiste à glisser le bol sous la feuille et à taper sèchement dessus : l’insecte se laisse tomber par réflexe et atterrit dans l’eau. Si vous approchez la main trop lentement, il tombe quand même, mais dans le paillis, et vous ne le reverrez pas. Trois sorties espacées d’une semaine, entre mai et juillet, font chuter la population de façon très nette.

Le piège à cachette

Les adultes cherchent un abri sombre au petit matin. Je pose donc au pied des plantes attaquées des planchettes de bois, des tuiles retournées, des morceaux de carton ondulé roulés serré ou des pots retournés remplis de paille. Le lendemain matin, je les retourne au-dessus d’un seau et je récupère ce qui s’y est réfugié.

Le rendement est irrégulier mais l’investissement est nul, et cela fonctionne pendant que vous dormez. Sur une terrasse avec des potées, je place un carton roulé dans chaque pot, coincé contre la paroi : c’est là que j’en attrape le plus. La régularité compte plus que le dispositif : un piège relevé une fois par mois ne sert à rien.

Le vrai dégât est sous la terre

Les encoches sur les feuilles sont laides, mais elles ne tuent presque jamais une plante établie. Ce qui tue, c’est la larve : un asticot blanc crème, sans pattes, recourbé en C, à tête brune, de 8 à 12 mm à maturité. Elle vit dans le substrat et dévore les racines fines, puis l’écorce du collet, entre l’automne et le printemps.

Le symptôme typique arrive brutalement : une plante en pot qui allait bien flétrit en quelques jours malgré un arrosage correct, et lorsqu’on tire dessus, elle vient sans résistance, avec une motte pratiquement dépourvue de racines. C’est le moment où l’on découvre les larves en fouillant le terreau. À ce stade, on est déjà très en retard sur le cycle.

Les nématodes auxiliaires, et leurs conditions

Les nématodes parasites — Heterorhabditis bacteriophora, ou Steinernema kraussei pour les sols plus frais — sont ce qu’il y a de plus efficace contre les larves, à condition de respecter des règles précises. Vendus en poudre à diluer dans l’eau d’arrosage, ils sont vivants et fragiles, et la moindre approximation annule le traitement :

  • appliquer quand le sol est à 12 °C au moins pour H. bacteriophora, dès 5 °C pour S. kraussei, en général de fin août à octobre
  • arroser copieusement avant et après l’application, et maintenir le substrat humide deux semaines
  • traiter le soir ou par temps couvert, parce que les ultraviolets les tuent en quelques minutes
  • utiliser le paquet entier dans la journée d’ouverture, et le conserver au réfrigérateur avant emploi
  • ne jamais passer la solution dans un pulvérisateur à filtre fin, qui les retient ou les broie

Le rempotage de sauvetage

Quand une potée est déjà atteinte, je la dépote entièrement, je démêle la motte au-dessus d’une bâche et je récupère toutes les larves à la main, une par une. Le terreau part aux ordures, pas au compost domestique, parce que je ne veux pas redistribuer les larves dans tout le jardin avec mon prochain amendement.

Je rince les racines à l’eau claire, je supprime les parties brunes et molles, je rabats le feuillage d’un tiers pour rééquilibrer la plante affaiblie, et je rempote dans un substrat neuf. Une bande de colle horticole appliquée en anneau autour du pot, à mi-hauteur, empêche ensuite les adultes de remonter. Il faut la renouveler quand elle se couvre de poussière et de débris, sinon elle ne colle plus rien.

Le conseil de Sophie. Sortez une fois par semaine en juin, à 23 h, avec une frontale et un bol d’eau savonneuse : vingt minutes de chasse valent tous les produits que vous pourriez acheter, et vous saurez enfin à quoi ressemble votre nuisible.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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