Eau de riz fermentée : l'engrais qui sent mauvais mais qui fait doubler les plantes

Eau de riz fermentée : l’engrais qui sent mauvais mais qui fait doubler les plantes

Une lectrice m’a écrit l’hiver dernier pour me demander pourquoi son eau de riz fermentée, préparée exactement selon une vidéo, avait fait jaunir ses plantes au lieu de les faire doubler de volume. Sa question méritait mieux qu’une réponse en deux lignes, parce que le problème n’était pas dans son exécution : il était dans la promesse. Voici ce que la fermentation change vraiment, et pourquoi les résultats annoncés sont impossibles.

La promesse et ce qu’elle sous-entend

Faire doubler une plante, cela signifie doubler sa masse de tiges, de feuilles et de racines. Or cette masse est faite de carbone tiré de l’air, d’eau, et d’éléments minéraux tirés du sol, principalement de l’azote, du phosphore et du potassium. Pour doubler une plante, il faut donc lui fournir approximativement le double de ces éléments, en quantités qui se comptent en grammes, pas en traces.

Une eau de riz fermentée, elle, contient au mieux quelques centaines de milligrammes de potassium par litre et des traces d’azote. Même en en versant tous les jours, on n’atteint pas les ordres de grandeur nécessaires. Ce n’est pas une question de qualité de préparation ni de patience : c’est une question de matière disponible. On ne fait pas sortir d’un liquide ce qui n’y est pas entré.

Ce que la fermentation change réellement

Laisser de l’eau de riz au chaud dans un bocal déclenche une fermentation spontanée, dominée par des bactéries lactiques qui consomment l’amidon et produisent de l’acide lactique. Le liquide s’acidifie, passant d’un pH proche de la neutralité à trois et demi ou quatre. Il se trouble, développe parfois une pellicule en surface, et prend une odeur aigre reconnaissable.

Ce processus transforme donc du sucre en acide et en gaz carbonique. Il ne fabrique pas d’azote, pas de phosphore, pas de potassium. Il en fait même disparaître une partie de la fraction utile, puisque les bactéries en incorporent dans leur propre biomasse. Après fermentation, votre liquide est chimiquement plus pauvre en carbone assimilable qu’avant, et strictement identique pour tout le reste.

L’acidité, et ce qu’elle fait au sol

Verser un liquide à pH quatre sur un sol ou dans un pot n’est pas anodin, surtout de façon répétée. La plupart des légumes et des plantes d’ornement s’accommodent d’un pH compris entre six et sept, où les éléments nutritifs sont le plus disponibles. En acidifiant localement, on ne les libère pas davantage, on déplace l’équilibre et on peut au contraire bloquer l’assimilation de certains d’entre eux tout en rendant d’autres, comme le manganèse, trop disponibles.

En pleine terre, un sol correctement pourvu en matière organique tamponne ces apports et il ne se passe rien de dramatique. En pot, il n’y a presque aucun pouvoir tampon, et l’effet est direct sur les racines fines. C’est très probablement ce qui est arrivé aux plantes de ma lectrice, qui arrosait ses potées deux fois par semaine avec un liquide non dilué.

L’odeur n’est pas un détail, c’est un diagnostic

Une fermentation lactique propre sent l’aigre, un peu comme une pâte à pain oubliée. Si votre bocal sent le pourri, l’œuf ou l’égout, ce n’est plus une fermentation lactique : c’est une putréfaction anaérobie, avec production de composés soufrés et de dérivés qui n’ont rien à faire au pied d’une plante. Ce liquide-là se jette, il ne se dilue pas.

La différence est facile à faire au nez, et elle est importante. J’ai vu des préparations conservées trois semaines dans un bocal fermé hermétiquement, décrites comme prêtes à l’emploi, qui relevaient très clairement de la seconde catégorie. Un contenant fermé, sans oxygène, en cave, c’est exactement le dispositif qu’il faut pour obtenir ce qu’on ne veut pas.

Le point sanitaire, qu’on n’évoque jamais

Sur un potager, il y a une question qu’aucune de ces recettes n’aborde : on pulvérise ou on verse un liquide fermenté de façon non contrôlée, à température ambiante, sur des légumes qui seront parfois mangés crus. Une fermentation domestique ne sélectionne pas ce qui pousse dedans ; elle favorise simplement ce qui se développe le mieux dans ces conditions, et ce n’est pas toujours inoffensif.

Je ne verse aucune préparation fermentée maison sur des salades, des herbes aromatiques, des fraises ou tout ce qui se consomme sans cuisson et sans épluchage. Si vraiment j’en utilise, c’est au pied, sur le sol, sur des cultures à cuire, et jamais sur la partie récoltée. Cette réserve me paraît la moindre des choses et elle ne coûte rien.

Les moucherons et les visiteurs

Un liquide sucré puis acide, versé en surface d’un pot, attire les sciarides en quelques jours. Elles pondent dans le centimètre supérieur du terreau, leurs larves consomment la matière organique en décomposition et s’attaquent au passage aux radicelles des jeunes plants. Une infestation installée demande ensuite plusieurs semaines pour être maîtrisée.

Dehors, ce sont les guêpes en fin d’été et, selon les jardins, les chats et les rongeurs qui viennent voir. J’ai renoncé à laisser un seau de préparation fermentée dans mon cabanon après avoir compris ce qui venait y boire la nuit. Ces nuisances ne sont pas rédhibitoires, mais elles font partie du bilan qu’on ne vous présente jamais.

D’où viennent alors les avant-après spectaculaires

Trois mécanismes très ordinaires expliquent l’essentiel de ces démonstrations. Le premier est l’arrosage lui-même : une plante qu’on arrose régulièrement parce qu’on lui apporte une préparation deux fois par semaine se porte mieux qu’une plante qu’on oubliait, et la préparation n’y est pour rien. Le second est le calendrier : on commence ces essais au printemps, quand tout repart de toute façon.

Le troisième est le cadrage. La photo d’avant est prise le soir, sur une plante assoiffée aux feuilles tombantes ; celle d’après est prise le lendemain matin, après arrosage, quand la turgescence est revenue. On peut obtenir le même avant-après avec de l’eau du robinet, ce que personne ne filme. Attribuer cette différence à la fermentation, c’est confondre l’eau et ce qu’on a mis dedans.

Si vous voulez tout de même essayer

Je ne vais pas vous dire de ne rien tenter, mais si vous le faites, faites-le proprement :

  • fermentez en récipient couvert d’un linge, jamais fermé hermétiquement, et pas plus de trois à quatre jours
  • diluez au moins dix fois avec de l’eau claire avant de verser
  • réservez cet usage à la pleine terre et à des cultures à cuire, jamais aux potées d’intérieur
  • jetez sans hésiter dès que l’odeur devient putride plutôt qu’aigre

Ce que je fais à la place, et pourquoi ça marche

Pour obtenir une croissance réellement différente, il faut apporter de la matière en quantité. Chez moi, cela passe par deux à trois centimètres de compost mûr étalés au printemps sur les planches, un paillage qui se décompose lentement tout l’été, et pour les cultures gourmandes un apport ciblé au moment où elles en ont besoin. Ce sont des kilos, pas des millilitres, et c’est ce qui fait la différence visible.

L’eau de riz, fermentée ou non, garde chez moi le statut modeste qui lui revient : une eau d’arrosage de récupération, versée fraîche, non salée, sur un sol vivant. Vue ainsi, elle ne déçoit jamais, parce qu’on ne lui demande rien d’impossible.

Le conseil de Sophie. Avant d’adopter une préparation miracle, posez-vous une question toute bête : d’où viendraient les grammes de matière nécessaires à la croissance annoncée ?

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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