Une tige de citronnelle coûte moins de deux euros au rayon des légumes asiatiques, et neuf fois sur dix elle finit oubliée au fond du bac. J’en ai posé quatre dans un verre d’eau en avril dernier : trois ont fait des racines, et l’une occupe aujourd’hui un pot de trente centimètres sur ma terrasse. Ce n’est pas compliqué, mais trois détails séparent une belle touffe d’une tige qui pourrit en une semaine.
Ce qu’on achète vraiment au rayon frais
La citronnelle vendue en botte est Cymbopogon citratus, une graminée tropicale qui pousse en touffe, comme une grosse ciboulette ligneuse. Ce n’est pas une bouture préparée pour la culture, mais un morceau de plante coupé à la machine, transporté au froid, parfois stocké trois semaines avant d’arriver en rayon.
Si elle repart quand même, c’est grâce à sa biologie. Chaque tige conserve à sa base un plateau racinaire, un petit disque blanchâtre d’où partent les racines. Tant que ce plateau n’a pas été rasé au couteau, la tige peut réémettre des racines dès qu’elle retrouve eau et chaleur.
Choisir une tige qui a une chance de repartir
Prenez la botte en main et regardez la base. Vous cherchez un bulbe légèrement renflé, ferme sous le doigt, crème à violacé, avec parfois de minuscules points bruns qui sont les amorces de racines. Si la coupe est parfaitement plate et que la tige démarre directement en cylindre vert, le plateau a été enlevé et rien ne repartira.
Écartez aussi les tiges molles, les bases brunes et spongieuses, et celles qui ont visiblement séché : une citronnelle déshydratée se plie sans casser et ne sent presque rien. Achetez-en trois ou quatre plutôt qu’une seule, car le taux de reprise tourne autour de deux sur trois même en s’appliquant. Le surplus part en cuisine.
La mise à l’eau, étape par étape
Retirez à la main les deux ou trois gaines extérieures abîmées jusqu’à trouver une surface propre et brillante. Recoupez le sommet à quinze ou vingt centimètres de la base : la partie haute, fibreuse, ne sert à rien et évapore pour rien. Rafraîchissez la coupe du bas d’un millimètre seulement, sans mordre dans le plateau.
Posez les tiges debout dans un verre avec trois à quatre centimètres d’eau, pas davantage, devant une fenêtre lumineuse sans soleil brûlant. Changez l’eau tous les deux jours sans exception : c’est la règle la plus négligée et la première cause d’échec. Une eau laissée trois jours devient trouble et la base noircit en quarante-huit heures.
Trois semaines d’attente, et ce qu’on doit voir
Les premiers signes arrivent entre sept et dix jours : de fines racines blanches percent le pourtour du plateau et un jet vert clair sort du centre. À trois semaines, comptez un chevelu de cinq à dix centimètres et deux ou trois feuilles neuves. En dessous de 18 °C tout traîne, au-dessus de 22 °C tout va deux fois plus vite.
Si à quatre semaines une tige n’a rien produit mais reste ferme, laissez-la encore quinze jours. Si elle devient molle ou visqueuse, jetez-la aussitôt et changez l’eau des autres : la pourriture passe d’une tige à sa voisine dans le même verre.
Le rempotage : pot, substrat, profondeur
Rempotez quand les racines atteignent cinq centimètres, pas avant. Prenez un pot d’au moins vingt-cinq centimètres de diamètre et de profondeur, avec de vrais trous : la touffe grossit vite et un godet de quinze centimètres sera saturé avant la fin de l’été. Deux tiers de terreau, un tiers de compost mûr et une poignée de sable grossier font un excellent mélange.
Enterrez la base sur deux à trois centimètres, juste de quoi tenir la tige droite, et tassez modérément. Gardez le substrat frais en permanence les quinze premiers jours, le temps que les racines nées dans l’eau se convertissent en racines de terre. Une plante qui marque le coup une semaine après rempotage, c’est normal.
Soleil, arrosage et gel
Il faut le dire clairement : la citronnelle gèle. Elle souffre déjà sous 10 °C et ne survit pas à une nuit à 0 °C, même brève, même contre un mur. En Anjou je la sors mi-mai et je la rentre fin septembre, sans attendre l’annonce de la première gelée.
En belle saison, en revanche, elle veut le plein soleil et beaucoup d’eau : c’est une plante de bord de rizière. En juillet, sur un balcon, cela signifie un arrosage quotidien, parfois deux par forte chaleur, sans jamais laisser la soucoupe pleine en permanence. Un engrais pour plantes vertes tous les quinze jours de mai à août, dosé à moitié, suffit largement.
Récolter sans épuiser la touffe
On ne coupe pas une citronnelle comme du persil. On prélève une tige entière, choisie parmi les plus épaisses de la périphérie, en la tirant fermement vers l’extérieur et le bas : elle se détache avec sa base charnue, la seule partie vraiment intéressante en cuisine. Le cœur de la touffe reste intact et continue de produire.
Attendez que la plante compte six ou sept tiges avant la première récolte, en général deux à trois mois après le rempotage. Ensuite, une tige tous les dix jours ne la gêne pas. Les longues feuilles, trop fibreuses pour être mangées, font de bonnes infusions une fois séchées, mais manipulez-les avec précaution car leurs bords coupent réellement.
Passer l’hiver à l’intérieur
Avant de rentrer le pot, rabattez les feuilles à trente centimètres pour limiter l’évaporation. Installez la plante dans la pièce la plus lumineuse possible, idéalement entre 12 et 16 °C : un escalier, une véranda hors gel ou une chambre peu chauffée valent mieux qu’un salon à 21 °C où elle s’étiole et attrape des araignées rouges.
Réduisez l’arrosage à un verre par semaine, juste pour que la motte ne se dessèche pas totalement, et supprimez l’engrais. Elle jaunira et aura l’air moribonde en février : c’est le scénario normal. Elle repart dès que les jours rallongent, et c’est en avril, à la sortie, qu’on peut diviser la touffe en deux ou trois éclats racinés.
La légende de la citronnelle anti-moustique
Autant tordre le cou à cette histoire, parce qu’on me la ressert chaque été. Un pot posé sur la table de terrasse ne fait pas fuir les moustiques : les molécules répulsives restent enfermées dans les tissus et ne se libèrent en quantité utile que si l’on froisse le feuillage ou qu’on distille l’huile essentielle. Une plante immobile ne diffuse pratiquement rien.
Ajoutez que la citronnelle culinaire n’est même pas l’espèce dont on tire l’huile dite de citronnelle, et que le fameux géranium citronnelle du commerce est un pélargonium sans effet démontré. Cultivez-la pour son parfum en cuisine, c’est une excellente raison, mais n’en attendez pas une soirée sans piqûre.
Les erreurs qui reviennent le plus souvent
Presque tous les échecs que l’on me raconte tiennent à cinq ou six gestes, toujours les mêmes, et aucun n’est difficile à éviter une fois qu’on les connaît. Voici ceux que je vois le plus souvent.
- Acheter des tiges dont la base a été rasée à plat : rien ne repartira, c’est perdu d’avance.
- Laisser la même eau une semaine dans le verre, ce qui fait pourrir la base avant l’apparition des racines.
- Remplir le verre à ras bord et noyer toute la tige au lieu des trois centimètres du bas.
- Rempoter dans un godet de dix centimètres, que la touffe sature en deux mois.
- Oublier de rentrer le pot en octobre, ce qui suffit à tuer une plante de deux ans en une nuit.
Le conseil de Sophie. Faites démarrer deux tiges de plus que nécessaire et offrez les surplus enracinés : c’est le cadeau de jardinier qui étonne le plus, pour deux euros et un verre d’eau.

