Pendant trois ans, j’ai fait la chasse aux chenilles sur mes choux : ramassage à la main, purins divers, plantes compagnes. À chaque fois le même résultat en août, des feuilles réduites aux nervures et des crottes vertes plein le cœur des pommes. La quatrième année, j’ai posé un filet anti-insectes début juin et je n’ai plus eu une seule chenille. Ce n’est pas élégant, mais c’est la seule chose qui tienne.
Qui mange vos choux, exactement
Trois insectes se partagent le travail, et il est utile de les distinguer. La piéride du chou est ce papillon blanc qu’on voit voleter tout l’été ; ses chenilles jaune et noir vivent en groupe et dévorent les feuilles extérieures jusqu’aux nervures. La piéride de la rave, plus petite, donne une chenille vert uni, solitaire, qui s’enfonce vers le cœur et qu’on ne repère qu’une fois le dégât fait.
La troisième est la noctuelle du chou, un papillon nocturne brun dont la chenille passe la journée cachée dans le cœur de la pomme et souille tout de déjections : c’est celle qui rend un chou immangeable alors que l’extérieur paraît correct. S’y ajoute parfois la teigne des crucifères, dont les petites chenilles se laissent tomber au bout d’un fil quand on secoue la feuille. Dans les quatre cas, tout commence par une femelle qui vient pondre.
Pourquoi juin est la date charnière
Les piérides font plusieurs générations. La première apparaît en avril ou mai et cause peu de dégâts, parce que les plants sont encore petits et les effectifs faibles. C’est la deuxième génération, qui vole de fin juin à août, qui pose vraiment problème : bien plus nombreuse, elle arrive au moment où vos choux ont assez de feuilles pour la nourrir.
Poser le filet en juin, c’est donc le poser avant le vol qui compte, et non après. Toute la logique est là : un filet est une barrière à la ponte, pas un traitement. Posé sur une culture déjà infestée, il enferme les chenilles à l’intérieur avec le repas. En pratique, je le pose le jour même de la plantation et je le laisse jusqu’à la récolte.
Le bon filet, et le bon maillage
Une maille de 0,8 millimètre arrête les piérides, les noctuelles, la mouche du chou et une bonne partie des altises, tout en laissant passer assez d’air et de lumière. Ne prenez pas un filet à grosses mailles vendu pour les oiseaux, il ne sert à rien contre un papillon, et n’utilisez pas non plus un voile d’hivernage, qui fait monter la température de plusieurs degrés et fait filer les plants.
Si vous voulez aussi bloquer les aleurodes, ces petites mouches blanches qui s’envolent en nuage quand on touche un chou, il faut descendre à 0,3 ou 0,35 millimètre. C’est plus cher, plus fragile, et cela réduit la ventilation, donc je ne le fais que sur les choux de Bruxelles et les kales. Un filet correct dure cinq à huit saisons si vous le rangez sec et à l’abri du soleil.
L’erreur qui ruine tout : le filet posé sur les feuilles
C’est de loin la première cause d’échec, et je l’ai commise la première année. Une piéride se pose sur le filet, sent le chou juste dessous, et pond au travers de la maille ou sur la feuille qui touche le tissu. Vous vous retrouvez avec des chenilles sous un filet parfaitement fermé, et vous en concluez que la méthode ne marche pas.
Il faut donc que le filet ne touche jamais le feuillage, avec au moins dix à quinze centimètres de vide au-dessus des plants les plus hauts. Cela veut dire des arceaux, un cadre en tasseaux, ou des piquets coiffés d’un pot retourné pour que la pointe ne perce pas le tissu. Pensez à la hauteur finale : un chou-fleur ou un kale montent à soixante ou quatre-vingts centimètres.
Fermer le pourtour, sans exception
Le filet doit toucher le sol sur tout le périmètre et y être maintenu. J’enterre le bord sur une dizaine de centimètres d’un côté et je pose des planches ou des briques sur les autres, ce qui me permet de soulever pour désherber. Un simple pli lesté par endroits ne suffit pas : le vent ouvre le passage et les papillons trouvent l’entrée en quelques heures.
Attention aussi à ce qui vient d’en dessous. Si vous avez cultivé des choux au même endroit l’année précédente, des chrysalides peuvent avoir hiverné dans le sol, et vos chenilles écloront à l’intérieur du filet. C’est un bon argument pour la rotation : pas de choux au même emplacement avant trois ans, et si vous n’avez pas le choix, bêchez la planche à l’automne pour exposer les chrysalides aux oiseaux et au gel.
Le contrôle avant de refermer
Avant de fermer, inspectez chaque plant. Retournez les feuilles une par une et cherchez les pontes : les piérides du chou déposent des amas de cinquante à cent œufs jaune vif à la face inférieure, très visibles ; la piéride de la rave pond des œufs isolés, blanchâtres, plus discrets. Un ongle suffit à les écraser, et un amas supprimé, c’est cent chenilles en moins.
Refaites ce contrôle à chaque ouverture, en particulier après un désherbage ou une récolte partielle. Une seule femelle entrée pendant que vous aviez le dos tourné suffit à repeupler la planche. Vérifiez aussi, en refermant, qu’aucun papillon n’est resté coincé à l’intérieur : cela paraît évident, mais c’est arrivé chez moi deux fois.
Vivre avec le filet toute la saison
- Arrosez par-dessus, l’eau traverse sans problème, ce qui évite d’ouvrir à chaque fois.
- Désherbez dessous toutes les trois semaines : à l’ombre et au chaud, les adventices poussent vite et concurrencent les jeunes plants.
- Ouvrez tôt le matin ou en soirée, quand les piérides ne volent pas, plutôt qu’en plein midi.
- Contrôlez la tension après chaque coup de vent : un filet détendu finit toujours par se poser sur les feuilles.
Les choux n’ont pas besoin de pollinisateurs pour produire leurs feuilles ou leurs pommes, contrairement aux courgettes ou aux fraises. Vous pouvez donc laisser fermé du premier jour à la récolte, et pour les choux d’hiver jusqu’aux premières gelées, moment où plus aucun papillon ne vole.
Pourquoi les autres méthodes déçoivent
Le ramassage manuel fonctionne, mais il faut le faire tous les deux jours sans exception, retourner chaque feuille, et il ne trouve pas les chenilles de noctuelle installées au cœur. Les plantes répulsives, tomate, menthe, absinthe, ne trompent pas une femelle qui repère les crucifères à leur odeur soufrée à plusieurs dizaines de mètres. Les purins et décoctions donnent au mieux quelques jours de gêne et sont lessivés à la première pluie.
La capucine comme plante piège mérite un mot honnête. Elle attire réellement les piérides et concentre une partie des pontes, mais elle attire aussi des papillons qui ne seraient pas venus, et si vous ne détruisez pas les chenilles qu’elle héberge, vous avez installé un élevage à deux mètres de vos choux. Utilisée seule, elle aggrave souvent la situation.
Le renfort biologique s’il y a déjà des chenilles
Si vous découvrez une infestation avant d’avoir posé le filet, une préparation à base de Bacillus thuringiensis de souche kurstaki, autorisée en agriculture biologique, est le recours le plus efficace. Cette bactérie ne tue que les chenilles qui l’ingèrent : elles cessent de manger en quelques heures et meurent en deux à quatre jours. Elle est sans effet sur les adultes, donc elle ne remplace pas la barrière.
Trois règles pour que cela fonctionne : traiter de jeunes chenilles, car les grosses sont bien moins sensibles ; pulvériser le soir, parce que les ultraviolets dégradent la bactérie en un à deux jours ; et bien mouiller la face inférieure des feuilles. Renouvelez après une pluie. Gardez aussi en tête que le produit touche toutes les chenilles, y compris celles de papillons inoffensifs : traitez vos choux, pas le voisinage.
Le conseil de Sophie. Notez dans votre calendrier de jardin la date de pose du filet, pas la date de plantation : c’est ce jour-là que se joue votre récolte, et une semaine de retard coûte la saison.

