Un jour, j’ai semé une graine de betterave tous les dix centimètres, bien proprement, et j’ai vu sortir trois plantules au même endroit. J’ai d’abord cru à une erreur de ma part, puis à un problème de sachet. En réalité, c’est parfaitement normal, et cela tient à la façon dont la betterave fabrique ses graines. Une fois qu’on l’a compris, on change sa manière de semer et on récupère deux plants gratuits à chaque fois.
Ce que vous semez n’est pas une graine
Ce petit objet brun, bosselé, de la taille d’un grain de poivre, n’est pas une graine unique mais un glomérule : un agglomérat de plusieurs fleurs soudées ensemble, chacune contenant sa propre graine. La betterave partage cette particularité avec la blette et la poirée, qui appartiennent à la même espèce.
Un glomérule contient typiquement deux à quatre graines viables. C’est pour cette raison qu’il germe en bouquet, et que les plantules sortent tellement serrées qu’elles semblent partager une seule tige. Elles ont bien des racines distinctes, simplement enchevêtrées dans un espace de quelques millimètres.
Monogerme ou multigerme, regardez le sachet
Il existe des variétés dites monogermes, sélectionnées pour ne produire qu’une graine par glomérule, et des semences dites décortiquées ou segmentées, mécaniquement fractionnées pour arriver au même résultat. Elles évitent tout ce travail d’éclaircissage et sont pratiques pour un semis en ligne bien calibré.
La grande majorité des variétés potagères classiques, en revanche, sont multigermes, et cette mention n’est pas toujours écrite en toutes lettres. Le repère le plus simple : si le sachet ne précise rien, considérez que vous avez du multigerme et semez en conséquence. Vous serez agréablement surprise dans le cas contraire, jamais l’inverse.
Adapter l’espacement dès le semis
Puisqu’un glomérule donne trois plants, l’espacer de cinq centimètres revient à en avoir un tous les deux centimètres, ce qui est beaucoup trop dense. Je sème donc les glomérules à huit ou dix centimètres les uns des autres, ce qui laisse la place de garder un plant par point sans que les racines des groupes voisins ne se gênent.
Cela change aussi le calcul du sachet, et c’est une bonne nouvelle pour le budget. Un sachet de cent glomérules ne donne pas cent plants mais deux cent cinquante à trois cents. Pour un potager familial, un sachet couvre facilement deux saisons, à condition de le conserver au sec et au frais, la betterave gardant un bon taux de germination trois à quatre ans.
Le bon stade pour intervenir
Le moment idéal se situe entre le stade cotylédons, ces deux premières feuilles allongées, et l’apparition de la première vraie feuille. Les plantules mesurent alors trois à cinq centimètres et leurs racines n’ont pas encore dépassé quelques centimètres. À ce stade, elles se séparent proprement et se remettent d’un déménagement en trois jours.
Passé deux vraies feuilles, l’opération devient nettement plus délicate : les racines se sont entremêlées et allongées, il devient impossible de les démêler sans casser, et le plant repiqué produit une racine fourchue ou déformée. Ce n’est pas dramatique pour le goût, mais la betterave devient difficile à éplucher et peu présentable.
Le geste, pas à pas
J’arrose abondamment une heure avant, ce qui ramollit le substrat et le fait glisser. Je soulève ensuite le bouquet entier avec une petite fourchette ou un plantoir fin, en prenant large, et je le pose dans une soucoupe d’eau. Les racines se démêlent alors presque seules, sans traction, en quelques secondes de mouvements doux dans l’eau.
Je sépare les plants un par un et je les repique immédiatement, sans les laisser sécher : cinq minutes de racines nues au soleil suffisent à en perdre la moitié. Je fais un trou au crayon, j’y glisse la racine bien droite jusqu’au niveau des cotylédons, je referme en pinçant la terre, et j’arrose au goulot pour tasser autour.
La betterave se repique, contrairement à la carotte
C’est un point qui étonne souvent, parce qu’on répète que les légumes-racines ne se repiquent pas. La règle vaut pour la carotte, le panais et le radis, dont le pivot est déjà formé dans la graine et se déforme irrémédiablement au moindre pli. La betterave, elle, forme sa racine renflée à partir de l’hypocotyle et refait volontiers un système racinaire.
Le taux de reprise que j’observe est de l’ordre de quatre-vingt-dix pour cent lorsque l’opération est faite au bon stade et suivie d’un arrosage sérieux pendant une semaine. Le seul défaut visible est une légère tendance aux racines à deux lobes, surtout si l’on replie l’extrémité en repiquant. Un trou assez profond et une racine bien verticale règlent ce problème.
Ce qu’il faut attendre des plants repiqués
Ils accusent un retard réel de sept à douze jours par rapport à leurs frères restés en place, le temps de reconstruire leurs racines. La récolte est donc décalée d’autant, ce qui est un avantage déguisé : cela étale la production au lieu de tout faire mûrir la même semaine.
La forme est un peu moins régulière, un peu plus allongée parfois, et le calibre légèrement inférieur. Le goût, en revanche, est rigoureusement identique. J’ai fait la comparaison à l’aveugle avec ma famille, personne n’a su distinguer une betterave repiquée d’une betterave semée en place, ce qui règle la question.
Si vous ne voulez pas repiquer
C’est parfaitement légitime, l’opération prend du temps et tout le monde n’a pas de place supplémentaire. Dans ce cas, une seule consigne compte vraiment : coupez, n’arrachez pas. Tirer sur une plantule surnuméraire déchausse inévitablement celle que vous vouliez garder, dont les racines sont soudées aux siennes.
Prenez de petits ciseaux, sectionnez les deux plants en trop au ras du terreau et laissez leurs racines se décomposer sur place. Voici les repères que j’utilise pour choisir lequel garder :
- gardez le plus vigoureux, pas forcément le plus haut : un plant étiré est un plant qui manque de lumière
- préférez celui dont les cotylédons sont larges et bien horizontaux
- écartez tout plant dont la tige est couchée ou pincée à la base
- en cas d’hésitation entre deux, gardez celui du milieu du groupe, mieux enraciné
Et les deux autres dans l’assiette
Troisième option, la plus simple de toutes : ne rien repiquer et manger les surnuméraires. Ces micro-pousses de betterave, avec leur tige rose vif et leurs deux cotylédons verts, sont tendres, légèrement sucrées, et donnent une salade d’une jolie couleur. Elles se récoltent aux ciseaux au ras du terreau, se rincent à l’eau froide et se consomment dans la journée.
Comme pour tout feuillage de cette famille, elles se consomment en quantité raisonnable et mêlées à d’autres verdures, et l’on utilise uniquement des semences non traitées si l’on compte les manger. Vérifiez donc que vos graines ne sont pas colorées artificiellement, signe habituel d’un enrobage fongicide destiné au semis et pas à la table.
Le conseil de Sophie. Semez vos glomérules à dix centimètres au lieu de cinq et prévoyez dès le départ un petit bac vide à côté : le jour de l’éclaircissage, vous aurez la place et l’envie de sauver les deux plants en trop au lieu de les couper.

