J’achète mes tiges de citronnelle par trois, j’en utilise une, et les deux autres sèchent au fond du bac à légumes. Il y a deux ans, j’en ai posé une dans un verre d’eau au lieu de la laisser mourir : racines en dix-sept jours. J’ai aujourd’hui une touffe de quarante centimètres issue de cette tige-là. C’est l’une des rares repousses de cuisine qui donne une vraie plante.
Ce qu’on achète vraiment sous ce nom
La citronnelle de cuisine est une graminée tropicale vivace qui forme des touffes serrées. Ce qu’on vend en tige est une pousse entière prélevée sur cette touffe : la partie blanche et renflée du bas est un empilement de gaines foliaires, et tout en dessous se trouve le plateau, dur et légèrement bombé, seul organe capable de fabriquer de nouvelles racines.
Ne la confondez pas avec la mélisse, qu’on appelle aussi citronnelle dans plusieurs régions françaises, ni avec le géranium odorant vendu sous ce nom en jardinerie. Ce sont trois plantes sans aucun rapport botanique, aux usages et aux rusticités différents. Ici il s’agit uniquement des tiges fermes du rayon frais, souvent vendues en barquette de deux ou trois.
Le critère qui décide de tout : la base
Retournez la tige. Si vous voyez un disque plat, un peu plus dur que le reste, parfois marqué de petits points bruns qui sont les cicatrices des racines, c’est bon. Si la base est coupée en biseau, creuse, ou se termine par des gaines nettes sans plateau, la tige a été parée trop haut : elle ne fera jamais de racines et pourrira tranquillement en trois semaines.
C’est le facteur numéro un d’échec, très loin devant tout le reste. Sur un lot de trois tiges, j’en ai souvent deux exploitables et une inutilisable. Choisissez donc en regardant les bases, pas la longueur ni la couleur du feuillage. Une tige un peu flétrie mais au plateau intact vaut bien mieux qu’une tige superbe rasée au ras.
Le montage : verre, quatre centimètres d’eau, chaleur
Retirez les gaines extérieures les plus sèches, celles qui s’effritent, et raccourcissez la tige à quinze ou vingt centimètres en coupant le haut, ce qui limite l’évaporation. Posez-la debout dans un verre étroit avec trois à quatre centimètres d’eau. Contrairement au poireau, un niveau généreux ne pose pas de problème : la tige est fibreuse et ne se gorge pas.
La chaleur, en revanche, est déterminante. La citronnelle est tropicale : en dessous de dix-huit degrés, elle reste immobile pendant des semaines. Entre vingt-deux et vingt-six degrés, elle s’enracine vite. Placez le verre dans l’endroit le plus chaud et le plus lumineux de la maison, et changez l’eau tous les deux jours.
Le calendrier de l’enracinement
Rien ne se passe pendant huit à dix jours, et c’est normal : ne jetez pas la tige. Le premier signe est une pointe verte qui monte au centre du sommet, preuve que la plante s’est réveillée. Les racines apparaissent ensuite à la périphérie du plateau, d’abord comme de petites bosses blanches, puis comme de vrais filaments. Comptez douze à vingt jours en été, jusqu’à cinq ou six semaines en janvier.
Attendez d’avoir quatre ou cinq racines d’au moins trois centimètres avant de rempoter : une tige mise en terre avec deux racines d’un centimètre a une chance sur deux de s’arrêter. Si l’eau se trouble et que la base ramollit, retirez la tige, recoupez un ou deux millimètres au plateau et repartez avec de l’eau propre.
Le rempotage, à ne pas rater
Prenez un pot de vingt à vingt-cinq centimètres avec des trous de drainage, et un mélange de terreau additionné d’un tiers de sable ou de perlite. Enterrez la base sur trois ou quatre centimètres, tassez et arrosez copieusement. Gardez le pot à l’ombre légère une semaine, le temps que les racines d’eau, très fragiles, soient remplacées par de vraies racines de terre.
Ensuite, plein soleil et arrosages réguliers. La citronnelle est une graminée gourmande : elle veut de l’eau, de la chaleur et de l’azote. Un pot maintenu frais, dehors de juin à septembre, produit des rejets latéraux en quelques semaines. C’est ainsi que la touffe se forme, un rejet après l’autre, et non par grossissement de la tige d’origine.
Non, la plante ne repousse pas les moustiques
Il faut le dire clairement, parce que c’est l’argument de vente le plus répandu. Les substances utilisées dans les répulsifs proviennent d’huiles essentielles distillées à partir d’espèces voisines : il s’agit d’un extrait concentré, appliqué sur la peau ou diffusé. Une plante posée sur une terrasse n’émet pratiquement rien, ses composés restant enfermés dans les tissus tant qu’on ne les froisse pas.
Autrement dit, un pot de citronnelle près de la table ne changera rien à votre soirée. Froisser une feuille entre les doigts libère un peu d’odeur, sur quelques dizaines de centimètres et pendant quelques minutes. C’est une plante à cultiver pour la cuisine. Et je précise au passage qu’on ne s’applique pas d’huile essentielle sur la peau sans précaution ni avis compétent.
Récolter sans épuiser la touffe
Une fois que la touffe compte six ou sept pousses, prélevez les tiges entières les plus extérieures et les plus épaisses, en les tirant vers le bas avec une petite torsion ou en les coupant au ras du sol. Ne coupez jamais toutes les tiges à la même hauteur comme on tond une herbe : vous n’obtiendriez plus que des tiges fines, sans base charnue, inutilisables en cuisine.
Le renflement blanc, celui qui parfume, se forme sur les pousses âgées de plusieurs mois. La patience est donc la clé : la première année, on récolte deux ou trois tiges, la deuxième, une dizaine. Les feuilles longues et coupantes se récoltent à volonté et parfument très bien infusions et bouillons, avec une note plus herbacée que la base.
Passer l’hiver, le vrai obstacle en France
C’est là que la plupart des essais s’arrêtent. La citronnelle ne supporte pas le gel : elle est fortement abîmée en dessous de cinq degrés et meurt à zéro. Dans presque toute la France, elle doit donc rentrer avant les premières nuits fraîches. En Anjou, je rentre mes pots à la mi-octobre, sans attendre l’annonce d’une gelée.
À l’intérieur, placez-la dans la pièce la plus lumineuse, entre dix et quinze degrés si possible, et réduisez fortement l’arrosage : un pot juste humide, pas plus. Les feuilles jaunissent en partie, c’est normal, ne coupez pas la touffe à ras. Elle repart dès que les températures remontent, et c’est le moment de la diviser pour obtenir deux pots.
Les erreurs qui font échouer, et le résultat au bout d’un an
Presque tous les échecs se rangent dans cette petite liste.
- Une tige parée trop haut, sans plateau : rien ne peut pousser.
- Un verre laissé à dix-huit degrés en hiver, où la tige stagne puis moisit.
- Un rempotage trop précoce, avec des racines de moins de deux centimètres.
- Un pot sans trou de drainage, qui noie la touffe en quinze jours.
- Une plante laissée dehors en novembre pour voir : une seule nuit à zéro suffit.
- Une taille à ras de toute la touffe, qui la réduit à un paillasson de feuilles fines.
Ma première tige, mise à l’eau en mars et rempotée fin mars, comptait neuf pousses à l’automne, dont trois à base bien renflée. La deuxième année, après division, j’avais deux pots et une vingtaine de tiges, dont j’ai congelé une bonne partie coupée en rondelles. Le rendement est donc réel, parce qu’on obtient ici une plante autonome, pas un tronçon qui vide ses réserves.
Le conseil de Sophie. Mettez trois tiges à l’eau en même temps, dans trois verres séparés : c’est la seule façon d’être sûre d’en avoir au moins une avec un plateau intact, et ça ne coûte rien de plus.

