On me la ressort chaque fois que je conseille une plante pour une chambre : « attention, la nuit elles prennent l’oxygène ». J’ai entendu cette phrase de la bouche d’une infirmière, d’une belle-mère et de deux vendeurs en jardinerie. Elle repose sur un fait réel de biologie végétale, mais elle tire de ce fait une conclusion complètement fausse une fois qu’on regarde les quantités.
D’où vient exactement cette croyance
La rumeur a deux sources. La première est scolaire : on apprend en classe que les plantes produisent de l’oxygène, et beaucoup de gens en déduisent qu’il existe une phase inverse la nuit, où elles le reprendraient. La deuxième est hospitalière : pendant des décennies, dans certains services, on sortait les bouquets et les plantes des chambres le soir.
Cette pratique hospitalière existait bel et bien, mais pas pour des raisons de respiration. Elle tenait à l’eau croupie des vases, qui peut héberger des bactéries opportunistes gênantes pour des patients immunodéprimés, au risque de renversement pendant les soins de nuit, et tout simplement à la place occupée autour du lit. Le motif s’est perdu en route, la consigne est restée, et elle s’est transformée en légende sur l’oxygène.
Ce qu’une plante fait réellement la nuit
Une plante respire vingt-quatre heures sur vingt-quatre, exactement comme nous : elle consomme de l’oxygène et rejette du gaz carbonique pour faire fonctionner ses cellules. En parallèle, le jour, elle fait la photosynthèse, qui consomme du gaz carbonique et libère de l’oxygène, à un rythme largement supérieur à sa respiration.
La nuit, la photosynthèse s’arrête faute de lumière, la respiration continue seule. Le bilan nocturne d’une plante est donc effectivement négatif : elle prend un peu d’oxygène et rend un peu de gaz carbonique. C’est vrai. Toute la question est de savoir si ce « un peu » signifie quelque chose dans une chambre de douze mètres carrés où dort un être humain de soixante-dix kilos.
Les chiffres, parce qu’ils règlent la question
Un être humain endormi rejette de l’ordre de 15 à 20 litres de gaz carbonique par heure, soit à peu près 250 à 350 grammes sur une nuit complète. Une plante d’intérieur de taille moyenne, disons un monstera d’un mètre en pot de trente centimètres, respire pendant la nuit à un rythme qui se compte en fractions de gramme par heure, soit environ deux à cinq grammes de gaz carbonique sur la nuit entière.
Autrement dit, une plante de salon produit la nuit à peu près un centième de ce que produit le dormeur allongé à côté d’elle. Pour égaler la consommation d’oxygène d’une seule personne, il faudrait entasser dans la chambre plusieurs dizaines de grosses plantes, au point qu’on ne pourrait plus ouvrir la porte. Et même dans ce cas, l’échange d’air par les interstices d’une pièce ordinaire compenserait sans difficulté. Un conjoint, un chien sur le tapis ou une fenêtre fermée pèsent infiniment plus lourd dans l’air de votre chambre que toutes vos plantes réunies.
Les plantes qui respirent à l’envers
Il existe une catégorie qui complique gentiment le tableau, et c’est plutôt une bonne nouvelle. Certaines plantes de milieux secs, notamment les aloès, les sansevières, les kalanchoés, les crassulas et les cactus, utilisent un métabolisme particulier appelé CAM. Pour économiser l’eau, elles gardent leurs stomates fermés le jour, quand l’air est chaud et sec, et les ouvrent la nuit.
Elles capturent alors le gaz carbonique nocturne, le stockent sous forme d’acide dans leurs tissus, et le réutilisent le lendemain à la lumière. Le résultat est qu’elles rejettent un peu d’oxygène pendant la nuit, à l’inverse des autres. L’effet reste minuscule en volume, il ne purifie rien du tout, mais il retourne joliment l’argument : si vous vouliez à tout prix une plante « pour la nuit », ce serait une sansevière ou un aloès.
L’étude de la NASA, mal citée depuis quarante ans
Vous croiserez partout l’affirmation selon laquelle telle plante dépollue l’air, avec en référence des travaux menés par la NASA à la fin des années 1980. Ces travaux existent, ils sont sérieux, mais ils ont été réalisés dans des caissons hermétiques d’un mètre cube environ, avec des concentrations de polluants sans commune mesure avec un logement, et sans aucun renouvellement d’air.
Transposé à une pièce réelle, avec ses fuites, ses ouvertures de porte et son aération, il faudrait de l’ordre de plusieurs centaines de plantes pour obtenir un effet mesurable sur la qualité de l’air d’un salon. Aérer dix minutes matin et soir fait infiniment mieux, gratuitement. Gardez vos plantes parce qu’elles sont belles et qu’elles vous font du bien à regarder, c’est une raison largement suffisante, mais n’attendez pas d’elles qu’elles remplacent une fenêtre ouverte.
Ce qui peut vraiment gêner dans une chambre
Le seul risque n’est pas l’oxygène, mais il existe quelques vraies raisons de réfléchir avant de garnir une chambre. Je les ai toutes rencontrées chez moi ou chez des proches.
- Le terreau constamment humide, qui développe en surface un feutrage blanchâtre de moisissures et libère des spores dans une pièce peu aérée. C’est le point numéro un, et il vient toujours d’un excès d’arrosage.
- Les moucherons de terreau, inoffensifs mais franchement pénibles au-dessus d’un oreiller, qui prolifèrent dans le même substrat détrempé.
- Les plantes très parfumées, jacinthes forcées, jasmin, lys, stephanotis, qui peuvent donner des maux de tête dans une pièce fermée toute la nuit.
- Les pollens, pour les personnes sensibles : la plupart des plantes vertes n’en produisent quasiment pas, mais les plantes fleuries et surtout les bouquets coupés, oui.
- Les feuillages qui prennent la poussière, un souci réel dans une chambre d’allergique, et qui se règle en passant un chiffon humide une fois par mois.
L’humidité, le vrai sujet
Une plante transpire, donc elle relâche de la vapeur d’eau. Trois ou quatre grandes plantes dans une chambre mal ventilée peuvent faire monter l’hygrométrie de quelques points, ce qui est agréable en hiver quand le chauffage assèche tout, et beaucoup moins quand la pièce a déjà des traces noires dans les angles.
Si vous êtes dans une chambre au nord, mal isolée, avec de la condensation sur les vitres le matin, limitez-vous à deux ou trois sujets, arrosez sans excès, et ne posez pas les pots contre le mur froid. Dans une chambre chauffée à 20 °C avec des radiateurs qui tournent, c’est l’inverse : les plantes améliorent nettement le confort respiratoire, et les gorges sèches au réveil se font plus rares.
Ce qui marche vraiment dans une chambre
Le vrai obstacle d’une chambre n’est pas la nuit, c’est la lumière. On y ferme les volets, on y met souvent des rideaux épais, et beaucoup de chambres donnent au nord. Une plante qui reçoit huit heures d’obscurité supplémentaire par rapport au salon finira par filer, s’étioler et perdre ses feuilles du bas.
Choisissez donc des espèces réellement tolérantes à l’ombre : sansevière, zamioculcas, aspidistra, pothos, philodendron scandens, chlorophytum. Placez-les malgré tout dans le mètre qui suit la fenêtre, pas au fond de la pièce, et si vous ouvrez les volets tard le week-end, ne vous étonnez pas d’une croissance ralentie. Une plante en bonne santé dans une chambre, c’est d’abord une plante bien placée.
Un mot sur les enfants et les animaux
La question qui mériterait vraiment d’être posée, à la place de celle sur l’oxygène, est celle de l’ingestion. Plusieurs plantes d’intérieur très répandues, dieffenbachia, philodendron, monstera, spathiphyllum, contiennent des cristaux d’oxalate de calcium qui irritent fortement la bouche et la gorge si on les mâche. Aucune n’est dangereuse au simple contact ou à la respiration.
Dans une chambre d’enfant en bas âge ou de chat curieux, je place les plantes en hauteur ou je choisis des espèces sans problème connu, comme le chlorophytum, le calathea ou le peperomia. Et en cas d’ingestion, c’est le centre antipoison qu’on appelle, pas un blog de jardinage.
Le conseil de Sophie. Gardez vos plantes dans la chambre sans arrière-pensée, mais arrosez-les moins que dans le salon : c’est le terreau détrempé et ses moisissures, jamais l’oxygène, qui pose un vrai problème la nuit.

