Mon premier balcon, à Angers, était plein nord : deux heures de soleil rasant en juin, rien du tout de novembre à février. J’y ai perdu deux étés à faire mourir des tomates cerises avant d’admettre l’évidence. Depuis, j’y récolte des feuilles neuf mois sur douze, et je ne le vis plus comme une punition.
Mesurez ce que vous avez vraiment
Avant de choisir quoi que ce soit, prenez un dimanche de mai et notez, toutes les heures de 8 h à 20 h, si le soleil touche directement l’emplacement de vos pots. Puis additionnez. Beaucoup de balcons dits « nord » reçoivent en réalité deux à trois heures de soleil rasant, tôt le matin et en fin de journée, ce qui change tout.
Distinguez surtout deux situations très différentes. Un balcon nord avec le ciel dégagé au-dessus reçoit une lumière indirecte abondante, largement suffisante pour des feuilles. Un balcon nord au premier étage, coiffé par le balcon du dessus et face à un immeuble à dix mètres, ne reçoit presque rien : là, seules la menthe et la ciboulette tiendront honnêtement.
La règle des trois étages
Je classe les légumes en trois familles selon leur exigence. Les fruits demandent six heures de soleil direct au minimum : tomate, poivron, aubergine, concombre, courgette, melon, haricot. Les organes de réserve en réclament quatre à cinq : carotte, radis, betterave, pomme de terre, oignon. Les feuilles se contentent de trois heures, parfois d’une bonne lumière indirecte seulement.
La logique est simple à retenir : plus la plante doit fabriquer de sucre pour remplir un fruit ou une racine, plus il lui faut de lumière. Une feuille, elle, n’a qu’à se construire elle-même. C’est exactement pour cette raison qu’un balcon nord fait un excellent potager à salades et un très mauvais potager à tomates.
Le mesclun et les laitues à couper
C’est ma base absolue. Je sème à la volée dans une jardinière de quarante centimètres remplie de douze à quinze centimètres de terreau, et je coupe à cinq centimètres du sol dès que les feuilles atteignent dix à douze centimètres. La souche repart et donne quatre à six coupes successives sur deux mois.
À l’ombre, la levée prend trois à cinq jours de plus et les feuilles sont plus tendres, moins amères, portées par des tiges un peu allongées. C’est un défaut esthétique, pas gustatif. Autre avantage réel : elles montent en graine bien plus tard qu’en plein soleil, ce qui rallonge la récolte de deux à trois semaines.
L’épinard
L’épinard déteste la chaleur et les jours longs : au-delà de 25 °C, la germination devient capricieuse, et un été chaud le fait monter en graine en quinze jours. Une exposition nord est donc un atout, pas un handicap. Je sème fin août et de nouveau fin février, dans vingt-cinq centimètres de terreau, à quinze centimètres entre les plants.
La récolte se fait feuille par feuille, en prélevant toujours les plus extérieures et en laissant le cœur intact : un pied bien traité produit pendant six à huit semaines. Il lui faut un substrat qui ne sèche jamais complètement, ce qui est plus facile à l’ombre où l’évaporation est deux fois moindre qu’au sud.
La mâche
C’est elle qui m’a réconciliée avec le balcon nord. Semée entre le 15 août et le 30 septembre, elle se récolte de novembre à février et résiste sans broncher à moins quinze degrés. Dix centimètres de terreau suffisent, mais la graine est minuscule : elle doit être à peine recouverte et bien plaquée avec le dos de la main.
On récolte la rosette entière en passant la lame d’un couteau juste sous le collet, ce qui garde les feuilles solidaires. Attention à l’arrosage d’automne : la mâche pourrit si l’eau stagne dans le cœur. J’arrose donc au pied, le matin, et je n’y touche plus dès que les nuits passent sous cinq degrés.
La roquette
Quatre à six semaines entre le semis et la première coupe, c’est le légume le plus rapide de mon balcon. Je sème une petite ligne toutes les trois semaines de mars à septembre pour ne jamais tomber en panne, dans quinze centimètres de terreau, ce qui est vraiment peu exigeant.
L’ombre lui va bien : elle adoucit son piquant et retarde nettement la montaison. Son ennemie est l’altise, un minuscule coléoptère noir qui crible les feuilles de trous ronds dès qu’il fait sec et chaud. Un voile anti-insectes posé dès le semis règle le problème définitivement, et il sert aussi contre la mouche du chou.
La blette
C’est la plus productive au litre de terreau. Un pied dans dix litres, sur trente centimètres de profondeur, fournit des feuilles pendant cinq à six mois si l’on prélève toujours les plus externes, deux ou trois à la fois, sans jamais toucher au bourgeon central.
Elle accepte trois à quatre heures de soleil sans broncher et démarre simplement plus lentement qu’au sud : comptez trois semaines de retard sur la première récolte. Chez moi, elle passe l’hiver dehors, un peu rabattue par le gel, et repart en mars pour un second tour avant de monter en graine en mai.
L’oseille
Vivace, elle occupe le même pot de quinze litres pendant quatre ou cinq ans et supporte une ombre franche, ce qui est rare. Je la rabats entièrement deux fois par saison pour obtenir des feuilles jeunes et tendres, les vieilles devenant coriaces et beaucoup trop acides pour être agréables.
Son goût acidulé vient de l’acide oxalique qu’elle contient naturellement : on la consomme en quantité raisonnable, comme un condiment plutôt que comme un plat de légumes, et en cas de doute concernant votre santé, demandez l’avis d’un professionnel plutôt que celui d’un blog de jardinage.
Les aromatiques qui suivent
Quatre aromatiques acceptent réellement l’ombre, et elles vous rendront plus de services au quotidien que n’importe quelle salade, parce qu’on les coupe en petite quantité et très souvent.
- le persil plat, dont le semis est long (dix-huit à vingt et un jours), dans vingt centimètres de profondeur, pour deux ans de récolte
- la ciboulette, vivace, qui se divise tous les trois ans et se contente de deux heures de soleil
- la menthe, à cultiver seule dans son pot parce qu’elle étouffe tout ce qui l’entoure en une saison
- le cerfeuil, qui monte à la moindre chaleur et se plaît donc très bien au frais
Ce qui ne poussera pas, autant l’admettre
Tomate, poivron, aubergine, courgette, concombre, melon, fraisier et basilic ont besoin de six heures de soleil direct et de chaleur. Sur un balcon nord, ils ne mourront pas forcément, mais ils végéteront. Le basilic, en particulier, fait des feuilles minuscules et pâles qui n’ont presque aucun parfum.
Vous croiserez des articles promettant des tomates à l’ombre. Il pousse effectivement une plante, haute, pâle, aux entre-nœuds étirés, avec deux ou trois fruits qui mûrissent péniblement en octobre. J’ai essayé deux ans de suite. Le pied mobilise vingt litres de terreau pour un résultat qu’une simple jardinière de mesclun surpasse largement.
Les trois réglages qui changent tout
Arrosez moins souvent qu’au sud. L’évaporation y est deux fois plus faible, et la première cause d’échec sur un balcon nord n’est pas la sécheresse mais l’excès d’eau : racines asphyxiées, terreau vert de mousse, fonte des semis. Je vérifie au doigt sur trois centimètres et je n’arrose que si c’est sec.
Semez plus clair, parce que la concurrence pour la lumière est bien plus dure quand il y en a peu : un plant tous les huit centimètres pour le mesclun plutôt que tous les quatre. Enfin, tournez vos pots d’un demi-tour chaque semaine, sinon les plantes s’inclinent toutes vers la balustrade en trois semaines.
Le conseil de Sophie. Sur un balcon nord, arrêtez de compter les heures de soleil et regardez plutôt la surface de ciel visible au-dessus de vous : c’est elle qui décide de tout.

