Le chèvrefeuille : le parfum qui ramène en enfance (et comment l'avoir en pot)

Le chèvrefeuille : le parfum qui ramène en enfance (et comment l’avoir en pot)

Il y a une odeur qui me ramène instantanément au portail de ma grand-mère, un soir de juin, vers neuf heures : celle du chèvrefeuille. Beaucoup de gens en achètent un pour retrouver ce souvenir, le plantent dans un pot sur le balcon, et se retrouvent au bout d’un an avec une plante couverte de pucerons qui ne sent absolument rien. Ce n’est ni de la malchance ni un mauvais terreau : c’est presque toujours une erreur d’espèce et une erreur d’emplacement.

Tous les chèvrefeuilles ne sentent pas, et de loin

C’est la première déception, et elle est fréquente. Le genre compte des dizaines d’espèces, dont plusieurs sont vendues comme grimpantes ornementales sans le moindre parfum. Les plus spectaculaires en photo, avec de grandes fleurs orange vif en trompette, sont souvent celles qui ne sentent rien du tout. On les choisit à l’œil, on les regrette au nez.

  • le chèvrefeuille des bois, notre indigène à fleurs blanc crème virant au jaune, est le plus parfumé de tous
  • le chèvrefeuille du Japon, blanc et jaune, sent très fort mais pousse avec une vigueur qu’il faut assumer
  • les chèvrefeuilles à fleurs rouge orangé en trompette sont beaux, très visités par les insectes, et pratiquement inodores
  • le chèvrefeuille arbustif à petites feuilles, celui des haies taillées, ne vous donnera jamais ce parfum-là

Le parfum ne sort qu’au crépuscule

Voilà pourquoi tant de gens achètent la bonne plante et repartent déçus de la jardinerie. Le chèvrefeuille est pollinisé par des papillons de nuit, notamment des sphinx, et il n’émet son parfum que lorsque ces insectes sortent. À quatorze heures, sous le soleil, la fleur ne dit rien. Vous pouvez y coller le nez sans rien percevoir et croire à une variété ratée.

Le pic se situe entre dix-neuf heures et minuit, avec un maximum très net une heure après le coucher du soleil, et il s’effondre par temps sec et venteux. Placez donc votre pot là où vous êtes le soir : à côté de la table du balcon, sous une fenêtre de chambre, près de la porte-fenêtre du salon. Un chèvrefeuille installé à l’autre bout d’une terrasse où vous ne vous asseyez jamais est un chèvrefeuille perdu.

Pied à l’ombre, tête au soleil

La vieille formule de mes voisins est parfaitement juste et elle se transpose très bien en bac. Les racines veulent de la fraîcheur constante, les fleurs veulent de la lumière. En pleine terre, un buisson quelconque suffit à ombrer la base. Sur un balcon en plein soleil, le pot chauffe et les racines cuisent, ce qui déclenche exactement la spirale d’ennuis que je décris plus bas.

Concrètement, je pose devant le bac deux pots plus petits garnis de vivaces basses, et je paille la surface sur cinq centimètres avec des tontes séchées ou du broyat. Je choisis aussi un contenant de couleur claire plutôt qu’un plastique noir : la différence de température de la motte dépasse facilement huit degrés un après-midi d’août.

Le pot, le drainage et le mélange

Prévoyez 40 à 60 litres et 40 centimètres de profondeur au minimum. En dessous, la plante passe l’été en stress hydrique permanent, ce qui la rend chétive et vulnérable. La terre cuite et le bois valent mieux que le plastique, à condition de percer généreusement et de surélever le bac sur des cales pour que l’eau parte vraiment.

Je mélange moitié terre végétale, un quart de terreau et un quart de compost mûr, avec deux ou trois poignées de gravier au fond. Le chèvrefeuille n’est pas difficile sur le pH et s’accommode du calcaire comme des sols neutres. Il ne pardonne en revanche pas un substrat qui se compacte : un terreau pur, seul et non allégé, se tasse en une saison et étouffe les racines.

Le support, et sa vraie vigueur

Le chèvrefeuille est volubile : il s’enroule autour de tout ce qui est fin. Il est nettement moins destructeur qu’une glycine, mais un sujet japonais bien nourri fait trois mètres par an et s’installe dans une haie voisine sans demander la permission. Prévoyez un treillage de deux mètres cinquante minimum, ou trois fils tendus, et guidez les jeunes pousses à la main la première année.

Une remarque de bon voisinage : le chèvrefeuille du Japon est considéré comme envahissant dans plusieurs régions du monde et il se ressème par les oiseaux. Sur un balcon, le risque est faible, mais si vous êtes en lisière de zone naturelle, préférez franchement notre chèvrefeuille des bois indigène, qui sent d’ailleurs meilleur.

L’arrosage : le vrai point faible en bac

C’est ici que tout se joue. En pleine terre, la plante va chercher l’eau en profondeur et traverse un mois de sécheresse sans broncher. En pot, elle dépend entièrement de vous. Une motte qui sèche puis se regorge, puis sèche encore, produit une plante affaiblie, et une plante affaiblie attire les pucerons et l’oïdium comme un aimant.

J’arrose tous les jours de juin à début septembre, six à huit litres pour un bac de 50 litres, tôt le matin ou après dix-neuf heures. Le paillage divise ce volume par deux environ. En hiver, un arrosage tous les quinze jours suffit si la pluie n’atteint pas le bac, ce qui est le cas sous la plupart des balcons couverts.

Pucerons et oïdium : ce qui marche vraiment

Les jeunes pousses de printemps sont un aimant à pucerons noirs, et les feuilles blanchissent d’oïdium dès que la plante a soif ou manque d’air. Le réflexe de sortir un produit est le mauvais : il tue aussi les coccinelles et les syrphes qui, en trois semaines, auraient réglé le problème gratuitement. Le seul geste vraiment utile, c’est de traiter la cause.

Un jet d’eau ferme sur les pousses infestées, deux matins de suite, fait tomber l’essentiel de la colonie. Contre l’oïdium, j’éclaircis à la main les tiges trop serrées pour faire circuler l’air, je n’arrose jamais le feuillage le soir, et je coupe les pousses les plus atteintes. Une pulvérisation de savon noir, une cuillère à soupe par litre d’eau tiède, en fin de journée et jamais en plein soleil, dépanne sur une attaque de pucerons localisée.

La taille : juste après la floraison

Le créneau sûr, valable pour toutes les espèces grimpantes du genre, se situe dans les trois semaines qui suivent la fin de la floraison. Vous supprimez alors les fleurs fanées, vous raccourcissez d’un tiers les pousses qui partent dans le vide, et vous dégagez le cœur de la plante, qui a une nette tendance à s’emmêler en paquet de fils.

Pour un vieux sujet devenu un nid d’oiseau sec à la base et fleuri seulement au sommet, il faut passer par un rajeunissement franc : rabattre l’ensemble à soixante centimètres en fin d’hiver. Vous perdez la floraison de l’année, parfois deux, mais vous récupérez une plante saine et garnie du bas. Je l’ai fait sur celui de ma terrasse au bout de huit ans et je ne l’ai pas regretté.

Les baies sont toxiques, et le nectar n’est pas un goûter

Les petites baies rouges ou orangées qui suivent la floraison sont toxiques par ingestion et provoquent des troubles digestifs, particulièrement chez les enfants qui les trouvent appétissantes. Coupez-les si vous avez des petits qui jouent sur le balcon, ou installez la plante hors de portée des mains.

Sur la fameuse habitude d’enfance qui consiste à aspirer la goutte de nectar au fond de la fleur, je suis franche : c’est un souvenir charmant, ce n’est pas un conseil que je donne. Il existe trop d’espèces différentes, aux fleurs très ressemblantes et à la toxicité variable, pour que je vous invite à porter quoi que ce soit à la bouche.

Passer l’hiver dans un bac

En pleine terre, le chèvrefeuille encaisse sans problème des gelées à moins vingt degrés. En pot, ce sont les racines qui sont exposées, et elles gèlent bien avant les tiges parce que la motte est entourée d’air de tous les côtés. Un hiver franc suffit à tuer un sujet installé dans un contenant de petit volume et laissé au milieu d’une terrasse ventée.

Ma parade est simple et coûte trois euros : je pousse le bac contre le mur de la maison, côté abrité, j’entoure le contenant, et lui seul, d’un vieux carton ou d’un morceau de voile d’hivernage, et je laisse la plante à l’air libre. Ne la rentrez surtout pas dans une pièce chauffée : elle a besoin de sa période de froid pour repartir correctement au printemps.

Ce que vous obtiendrez, et quand

La première année, attendez-vous à peu de fleurs et à beaucoup de tiges : la plante fabrique son système racinaire, c’est normal et c’est même souhaitable. La deuxième année donne une floraison correcte, la troisième la vraie floraison, celle qui embaume à cinq mètres quand vous ouvrez la fenêtre après le dîner.

Résistez à la tentation d’accélérer avec un engrais azoté, qui ne fera que de la feuille au détriment de la fleur. Un apport de compost mûr en surface au mois de mars, deux à trois centimètres, plus un engrais riche en potasse en mai, suffisent largement pour la saison entière.

Le conseil de Sophie. Achetez toujours votre chèvrefeuille en fleurs, entre mai et juillet, et sentez-le sur place en fin d’après-midi plutôt qu’à midi : c’est la seule vérification qui vous évitera trois ans d’attente pour rien.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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