Mon laurier-sauce vit dans le même bac depuis onze ans, sur la terrasse plein sud, et je lui prends une à trois feuilles presque chaque fois que je cuisine. Il n’a jamais eu l’air d’en souffrir. C’est probablement l’aromatique la plus rentable du balcon, et pourtant c’est aussi celle que l’on tue le plus souvent, en la noyant ou en la laissant geler dans son pot. Voici ce que j’ai appris en une décennie de cohabitation.
D’abord, être certain que c’est le bon laurier
Le seul laurier comestible est Laurus nobilis, le laurier noble ou laurier-sauce. Ses feuilles sont vert foncé, coriaces, légèrement ondulées sur les bords, et dégagent une odeur nette et résineuse quand on les froisse. C’est celui des bouquets garnis, des daubes et des courts-bouillons.
Trois autres plantes portent le mot laurier dans leur nom courant et sont toxiques. Le laurier-rose, Nerium oleander, est dangereux dans toutes ses parties. Le laurier-cerise, Prunus laurocerasus, contient des composés cyanogènes. Le laurier-tin, Viburnum tinus, provoque des troubles digestifs. Aucun ne doit approcher une casserole. En cas de doute sur l’identité d’un arbuste, ne le consommez pas.
Un pot plus grand que ce que vous imaginez
Le laurier a un système racinaire dense et charnu. Un pot de vingt-cinq centimètres le condamne à végéter et à sécher entre deux arrosages. Pour un sujet destiné à durer, je conseille un bac d’au moins quarante à cinquante centimètres de diamètre, soit trente à quarante litres de substrat, avec des trous de drainage généreux.
Le contenant compte aussi. La terre cuite laisse respirer la motte mais gèle plus facilement, le plastique et le bois protègent mieux les racines du froid. J’ai choisi un grand bac en bois doublé, posé sur des cales, ce qui règle à la fois la question du drainage et celle de l’hiver.
Un substrat drainant, pas un substrat riche
Le laurier vient du pourtour méditerranéen et pousse naturellement dans des sols caillouteux. Je compose un mélange de deux tiers de bon terreau et d’un tiers de sable grossier ou de pouzzolane, avec trois ou quatre centimètres de billes d’argile au fond. L’objectif est simple : que l’eau traverse en quelques secondes.
Un terreau pur et tassé retient l’eau au fond du pot et asphyxie les racines. C’est de loin la première cause de mort du laurier en bac, bien avant le froid, et les symptômes sont trompeurs : feuilles qui jaunissent puis brunissent, plante qui a l’air assoiffée alors qu’elle se noie.
Arroser peu, mais franchement
Ma règle est d’enfoncer un doigt de trois à quatre centimètres dans le substrat. Si c’est sec à cette profondeur, j’arrose abondamment jusqu’à ce que l’eau ressorte par le fond. Si c’est encore frais, j’attends. En plein été, cela fait deux à trois arrosages par semaine ; en hiver, cela peut tomber à un par mois.
Une soucoupe pleine en permanence est une condamnation à mort lente. Je la vide une demi-heure après l’arrosage, ou je n’en mets pas du tout et je surélève le bac sur des cales. C’est le geste qui a le plus changé la santé de mon arbre.
Passer l’hiver sans perdre l’arbre
En pleine terre et bien installé, un laurier adulte tient jusqu’à moins dix ou moins douze degrés. En pot, la donne change, parce que la motte gèle à cœur au lieu d’être isolée par le volume de sol : un laurier en bac commence à souffrir dès moins cinq degrés prolongés. S’ajoute le vent froid et sec, qui dessèche les feuilles persistantes plus vite que les racines gelées ne peuvent réalimenter la plante, et ce sont ces bords brunis que l’on prend à tort pour une brûlure de soleil. Je protège donc le contenant plutôt que le feuillage, et voici ce que je fais chaque mois de novembre.
- Je remonte le bac contre le mur de la maison, côté est, à l’abri du vent du nord.
- J’entoure le pot, et lui seul, de deux épaisseurs de voile d’hivernage ou d’un vieux tapis de chanvre.
- Je pose le bac sur des cales pour éviter le contact avec les dalles froides et gorgées d’eau.
- Je réduis fortement les arrosages, sans laisser la motte se dessécher totalement.
Rempoter, surfacer, et nourrir une seule fois par an
Les premières années, je rempote tous les deux à trois ans au printemps, en passant à la taille de pot supérieure et en démêlant les racines périphériques. Une fois le bac définitif atteint, je pratique le surfaçage : je retire chaque printemps les cinq premiers centimètres de substrat et je remplace par du terreau neuf mélangé à du compost mûr. Fait tous les ans, cela suffit à maintenir un arbre en forme très longtemps.
C’est aussi tout l’engrais de l’année. Il ne faut surtout pas surdoser l’azote : un laurier trop nourri fabrique de grandes feuilles tendres, plus claires, moins parfumées, et devient un aimant à cochenilles. La lenteur du laurier n’est pas un défaut à corriger, c’est ce qui concentre son arôme.
Tailler au sécateur, jamais au taille-haie
Le laurier supporte très bien la taille et se conduit facilement en boule, en cône ou sur tige. Je taille deux fois : une première fois fin mai ou début juin, après la poussée de printemps, une seconde fois en août pour reprendre la silhouette. Je coupe toujours juste au-dessus d’un bourgeon orienté vers l’extérieur.
Le taille-haie, lui, sectionne les feuilles en deux. Les demi-feuilles brunissent sur la tranche en quelques jours et l’arbuste garde un aspect grillé pendant des mois. C’est laid et c’est irréversible jusqu’à la pousse suivante. Sur un sujet de terrasse que l’on regarde tous les jours, la taille feuille par feuille au sécateur en vaut vraiment la peine.
Récolter les vieilles feuilles, pas les jeunes
Contrairement à la plupart des aromatiques, le laurier est meilleur en feuilles âgées. Une feuille d’un an ou deux, épaisse et vert sombre, est bien plus riche en eucalyptol que la pousse tendre du printemps, qui sent presque l’herbe. Je prélève donc à l’intérieur du buisson, sur le bois de l’année précédente.
Un sujet adulte porte plusieurs centaines de feuilles et en produit largement de quoi couvrir une consommation quotidienne. Prendre trois cent soixante-cinq feuilles par an sur un arbre bien nourri ne le fatigue pas, à condition de répartir les prélèvements sur toute la couronne plutôt que de déshabiller toujours la même branche.
Sécher et conserver correctement
Fraîches, les feuilles sont utilisables directement, mais elles ont une pointe d’amertume. Pour le séchage, je les étale à plat sur une grille, à l’ombre, dans une pièce aérée, en les couvrant d’un torchon lesté d’un petit poids pour qu’elles ne s’enroulent pas. Deux semaines suffisent.
Une fois cassantes, je les range entières dans un bocal en verre opaque, à l’abri de la chaleur. Elles gardent un bon parfum une année complète, après quoi elles perdent nettement en intensité sans devenir mauvaises. Émietter les feuilles avant stockage accélère la perte d’arôme, autant les garder telles quelles.
Le conseil de Sophie. Surélevez votre bac sur trois cales dès aujourd’hui : ce geste de deux minutes empêche l’eau de stagner sous le pot et règle à lui seul la moitié des morts de laurier en bac.

