Gourmands de tomates : ne les jetez pas, chacun donne un nouveau pied

Gourmands de tomates : ne les jetez pas, chacun donne un nouveau pied

Chaque année je taillais mes tomates en jetant les gourmands dans le seau à compost, par pleines poignées, sans y penser. Le jour où j’en ai planté trois dans un pot pour voir, j’ai obtenu trois pieds gratuits qui ont donné jusqu’aux gelées. C’est probablement le geste au meilleur rapport effort-résultat de tout mon potager de balcon.

Ce qu’est un gourmand, exactement

Le gourmand, c’est la pousse qui démarre à l’aisselle d’une feuille, dans l’angle entre la tige principale et le pétiole. Ce n’est ni une fleur ni une feuille : c’est une tige complète en miniature, avec son propre bourgeon terminal, ses futures feuilles et ses futures fleurs. Si on le laisse, il devient une seconde tige aussi vigoureuse que la première.

C’est précisément parce qu’il est une tige complète qu’il est bouturable. Il contient tout ce qu’il faut pour faire une plante entière, il ne lui manque que des racines. Et la tige de tomate est couverte de petites bosses claires, visibles surtout vers le bas : ce sont des racines en attente, qui n’ont besoin que d’obscurité et d’humidité pour se développer. Neuf boutures sur dix réussissent, sans hormone, sans matériel, sans chauffage.

Le bon gourmand à prélever

Tous les gourmands ne se valent pas. Je choisis ceux qui font entre dix et quinze centimètres, bien verts, fermes, avec trois ou quatre feuilles déployées et une tige d’au moins la grosseur d’une allumette. Trop petit, il se dessèche avant d’avoir enraciné ; trop grand et déjà durci à la base, il met beaucoup plus longtemps et flétrit souvent.

Je prélève le matin, quand la plante est gorgée d’eau, jamais en plein après-midi de canicule. Je casse le gourmand net à sa base avec les doigts, d’un mouvement latéral, plutôt que de le couper : la cassure se referme plus proprement sur le pied mère. Et je le mets immédiatement dans un verre d’eau, parce qu’un gourmand qui traîne vingt minutes au soleil sur la table de jardin a déjà perdu une partie de ses chances.

Racines dans l’eau ou racines dans le terreau

La méthode du verre d’eau est spectaculaire : on voit les premières racines blanches apparaître en sept à dix jours à vingt degrés, et cela plaît beaucoup aux enfants. Elle a cependant un défaut réel. Les racines formées dans l’eau sont fines, cassantes, adaptées à un milieu liquide, et une bonne partie meurt au repiquage. Le plant marque alors un temps d’arrêt d’une à deux semaines.

Je préfère l’enracinement direct en terreau, moins visuel mais plus efficace. Je remplis un godet de neuf centimètres avec un terreau de semis humide, j’enfonce le gourmand sur cinq à six centimètres après avoir retiré les feuilles du bas, je tasse doucement et j’arrose. Le godet part à l’ombre lumineuse, jamais au soleil direct, sous une bouteille coupée ou un sac transparent pendant la première semaine pour garder l’air humide.

Les quinze premiers jours

La bouture flétrit presque toujours au bout de vingt-quatre heures : c’est normal, elle n’a pas encore de quoi boire. Elle se redresse en général au troisième ou quatrième jour. La règle est simple pendant cette période : terreau humide sans être détrempé, température entre vingt et vingt-cinq degrés, lumière vive sans soleil direct qui la cuirait sous sa cloche.

Vers le dixième jour, j’aère progressivement en soulevant la cloche quelques heures, puis je la retire. Le signe que c’est gagné, c’est la reprise de croissance : une nouvelle feuille apparaît au sommet. À ce moment-là seulement je passe en plein soleil, et vers trois semaines je rempote dans un contenant définitif. Un gourmand bouturé mi-juin est prêt à fleurir autour du 20 juillet.

La question du calendrier

C’est le point qui décide de tout, et celui qu’on oublie le plus. Une bouture de tomate met environ trois semaines à s’enraciner, puis six à huit semaines de plus avant les premiers fruits mûrs. En Anjou, avec des nuits qui redeviennent fraîches fin septembre et une pression du mildiou qui grimpe dès les premières rosées d’octobre, le calcul est vite fait. Voici les repères que j’utilise, à ajuster d’une région à l’autre.

  • Bouture prise avant le 10 juin : le pied donne une vraie récolte, comparable à celle d’un plant acheté tardivement.
  • Bouture prise entre le 10 juin et le 5 juillet : récolte réelle mais courte, uniquement sur des variétés cerises ou précoces.
  • Bouture prise après la mi-juillet : à réserver à une serre, une véranda ou un pot que vous pourrez rentrer, sinon vous récolterez des tomates vertes.

Le clone hérite aussi des ennuis

Une bouture n’est pas un semis : c’est un clone du pied mère. Même variété, même goût, même précocité, ce qui est un avantage énorme quand vous voulez multiplier une tomate ancienne dont vous n’avez pas les graines. Mais l’héritage marche dans les deux sens.

Si le pied mère porte un virus, la bouture le porte aussi, sans exception, et souvent sans symptôme visible pendant plusieurs semaines. Si les feuilles basses montrent déjà des taches brunes cerclées de jaune, si le feuillage est marbré ou déformé, si la plante est chétive sans raison, je ne prélève rien dessus. Je choisis toujours mon gourmand sur le pied le plus sain, en haut de plante, loin des feuilles abîmées, et je me lave les mains entre deux plants.

Faut-il encore supprimer les gourmands en pot

En pot, oui, franchement. Le volume de terreau limite ce que les racines peuvent alimenter, et une plante à quatre tiges dans quarante litres donne beaucoup de feuillage, des fruits petits et un besoin d’eau ingérable en pleine chaleur. Une tige, deux au maximum si le pot dépasse cinquante litres, c’est la conduite qui donne les meilleurs résultats sur balcon.

Je passe donc tous les cinq à sept jours en pleine croissance, parce qu’un gourmand de cinq centimètres se casse d’un coup d’ongle sans plaie, alors qu’un gourmand de trente centimètres laisse une blessure large. Et à chaque passage, je garde deux ou trois des plus beaux pour le verre d’eau, plutôt que de tout envoyer au compost.

Ce que j’en fais, saison après saison

Mes boutures ont trois usages réguliers. Le premier, remplacer un pied perdu : un plant cassé par le vent ou noyé en juin se remplace gratuitement en trois semaines. Le deuxième, offrir : un godet enraciné d’une variété ancienne fait un cadeau bien plus apprécié qu’un pot de confiture, et cela fait circuler des variétés qu’on ne trouve nulle part.

Le troisième, c’est le petit pied de cerise que je bouture début juin, que je conduis en pot de vingt litres et que je rentre sous ma véranda fin septembre. Il continue de mûrir ses derniers bouquets jusqu’à début novembre, à l’abri des rosées froides qui déclenchent le mildiou dehors. Ce sont mes dernières tomates de l’année, et elles ne m’ont coûté que le terreau.

Le conseil de Sophie. Prenez l’habitude de garder trois gourmands dans un verre d’eau sur l’évier à chaque taille : au bout de la saison, vous aurez donné plus de plants que vous n’en avez achetés.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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