Les rouleaux de papier toilette transformés en godets, c’est l’astuce de jardinage la plus partagée du printemps, et l’une des plus mal expliquées. Je m’en sers chaque année depuis longtemps, mais pas pour tout, et pas n’importe comment : mal utilisés, ils sèchent en une demi-journée, moisissent, ou étranglent les racines au moment de la plantation. Voici la méthode qui marche chez moi, et les limites qu’il faut connaître avant de se lancer.
Ce que ça remplace, et ce que ça ne remplace pas
Un rouleau standard mesure environ dix à onze centimètres de haut pour quatre à quatre centimètres et demi de diamètre. C’est donc un godet haut et étroit, d’un volume de cent vingt à cent cinquante millilitres. Cette forme est excellente pour les plantes à racine pivotante ou à enracinement rapide, qui apprécient la profondeur et détestent qu’on les dérange.
Elle est en revanche médiocre pour les plants qui doivent rester longtemps en godet. Le carton pompe l’eau du terreau par capillarité et l’évapore par ses parois : un rouleau isolé sèche deux à trois fois plus vite qu’un godet plastique de même volume. Au-delà de six semaines, il commence aussi à se déliter et à se laisser coloniser par les moisissures. Ce n’est pas un contenant de longue durée.
Les cultures pour lesquelles ça marche vraiment
J’ai fini par établir une liste courte, après plusieurs saisons de tests plus ou moins concluants.
- Excellent : pois, pois de senteur, fèves, haricots, maïs doux, tournesol, capucine, courges et courgettes semées trois semaines avant plantation.
- Correct : betterave, blette, tagète, zinnia, cosmos, et tout ce qui passe moins de cinq semaines en godet.
- À éviter : tomates, piments et aubergines qui restent huit à douze semaines à l’intérieur, semis très fins qui demandent une humidité constante, et toute plante qu’on repique en motte serrée.
Trois choses suffisent comme matériel
Des rouleaux propres et secs, une paire de ciseaux, et surtout un bac étanche à bords hauts pour les recevoir. Ce dernier point n’est pas un détail : c’est ce qui fait la différence entre une méthode qui marche et une méthode pénible. Une barquette de traiteur, un bac à peinture ou une caisse de récupération doublée d’un sac plastique conviennent parfaitement.
Sur la matière, un mot. Les rouleaux domestiques sont en carton brun ordinaire, collés à la colle d’amidon ou à une colle vinylique en très petite quantité, sans revêtement. Ils se compostent sans souci. Ce que j’écarte, ce sont les cartons imprimés en couleurs sur toute leur surface, les tubes plastifiés brillants, et les rouleaux d’essuie-tout parfumés dont je ne sais pas ce qu’ils contiennent.
Le pliage en quatre volets
La méthode classique donne un fond fermé, ce qui facilite le remplissage. On aplatit le rouleau pour marquer deux plis, on le rouvre, on l’aplatit dans l’autre sens pour marquer deux plis perpendiculaires. On obtient quatre repères réguliers autour de la circonférence.
Ensuite, on fait quatre entailles de deux centimètres et demi depuis un bord, exactement sur ces repères. On rabat le premier volet vers le centre, puis le deuxième, puis le troisième, et on glisse le quatrième sous le premier comme on ferme un carton de déménagement. Le fond tient tout seul, sans agrafe ni colle, et laisse passer l’eau par ses interstices, ce qui suffit comme drainage.
La variante « moitié » pour les petits semis
Pour tout ce qui ne demande pas dix centimètres de profondeur, je coupe le rouleau en deux, ce qui donne deux godets de cinq centimètres et divise par deux la quantité de terreau. Ces demi-godets tiennent mieux debout, sèchent un peu moins vite en proportion, et permettent de doubler le nombre de plants dans le même bac.
Sur ces formats courts, je ne plie même pas le fond : je les pose serrés sur trois épaisseurs de papier journal humide au fond du bac, et le terreau ne s’échappe pas. Le journal se déchire au moment de sortir les godets, sans gêner. C’est plus rapide à préparer quand on en fait cinquante d’un coup, et c’est suffisant pour des plants qui ne restent que quatre semaines.
Serrés comme des sardines
C’est la règle la plus importante de toute la méthode, et celle qu’on lit le moins souvent. Les rouleaux doivent se toucher, calés les uns contre les autres, sans le moindre espace. Isolés, ils basculent au premier arrosage et perdent leur humidité par toute leur surface latérale. Serrés, ils se maintiennent mutuellement debout et n’exposent à l’air que leur face supérieure.
Le gain est spectaculaire : un bac de quarante rouleaux bien tassés tient facilement deux jours entre deux arrosages, là où un rouleau seul sur une soucoupe sèche en une demi-journée sur un rebord ensoleillé. Si votre bac n’est pas rempli, bloquez l’espace restant avec du papier journal froissé ou des rouleaux vides, plutôt que de laisser les godets se promener.
Remplir sans tasser
Le terreau de semis doit être humidifié avant remplissage, dans une bassine, jusqu’à obtenir une matière qui s’agglomère quand on la presse sans faire couler d’eau. Remplir avec du terreau sec puis arroser par-dessus donne toujours un résultat inégal : l’eau creuse un tunnel et la moitié du volume reste poudreuse.
On remplit ensuite jusqu’à un centimètre du bord, en tapotant le rouleau contre la table deux ou trois fois pour que le terreau se répartisse, sans jamais l’écraser avec le pouce. Un terreau tassé ne draine plus et asphyxie les racines. Le centimètre laissé libre en haut sert de réserve d’eau au moment de l’arrosage, et évite que la terre déborde.
Le piège du carton qui pompe
Le carton, une fois humide, se comporte comme une mèche : il conduit l’eau vers l’extérieur puis l’évapore. Tant que le godet est en contact avec ses voisins et posé sur un fond humide, ce phénomène reste limité. En revanche, dès qu’un bord de carton dépasse du terreau et se retrouve à l’air, il vide activement le godet.
J’arrose donc systématiquement par le bas, en versant un à deux centimètres d’eau dans le bac et en laissant les rouleaux boire vingt minutes, puis j’élimine le surplus. Le fond du bac ne doit jamais rester en flaque permanente, sinon le carton se ramollit trop vite. Un bac légèrement humide en permanence, avec un vrai arrosage tous les deux jours, est le bon régime.
La moisissure blanche : quand s’inquiéter
Un fin duvet blanc qui apparaît sur les parois extérieures au bout de deux ou trois semaines est banal. Ce sont des champignons de décomposition qui attaquent la cellulose, exactement ce qui se passerait dans un tas de compost. Ils ne s’attaquent pas aux plantules et disparaissent une fois le godet en terre.
Ce qui doit alerter, c’est une moisissure verte ou noire, ou un carton devenu mou et visqueux avant la quatrième semaine. Cela signale un excès d’eau et un manque d’air. La correction est simple : espacer les arrosages, faire circuler l’air au-dessus du bac quelques heures par jour, et retirer le couvercle si vous en aviez posé un. C’est aussi le signe qu’il est temps de planter.
Le repiquage : déchirer, ne jamais laisser dépasser
Contrairement à ce qu’on lit partout, je ne mets pas le rouleau intact en terre. Je le déchire verticalement sur toute sa hauteur, d’un coup de pouce, et je retire au moins la moitié du carton en gardant la motte intacte dans l’autre main. Ce qui reste se décomposera sans jamais gêner les racines.
Si vous choisissez malgré tout de tout enterrer, l’impératif absolu est qu’aucun bord de carton ne dépasse au-dessus du niveau du sol. Un rebord qui affleure fait mèche, aspire l’eau de la motte et l’évapore dans l’air : c’est la cause numéro un des plants qui stagnent après plantation alors que tout se passait bien en godet. Un centimètre de carton visible suffit à assécher la motte en trois jours de vent.
Le conseil de Sophie. Faites le test une fois chez vous : deux rangs de pois, l’un semé en rouleaux serrés dans un bac, l’autre en direct la même semaine, avec la date notée au marqueur sur chaque rangée. C’est la seule façon de trancher honnêtement si votre mois de mars est froid.

