Un matin de fin septembre, vous descendez sur le balcon et le feuillage de vos géraniums a viré au rouge betterave sur les bords. La première réaction, c’est de penser maladie et de sortir un traitement. Dans neuf cas sur dix, c’est simplement le thermomètre qui est descendu la nuit, et il n’y a rien à traiter. Voici comment le vérifier et quoi faire ensuite.
Ce qui se passe réellement dans la feuille
En dessous de 10 à 12 degrés, les racines d’un pélargonium absorbent nettement moins bien le phosphore : le sol est froid, l’activité racinaire ralentit, et l’élément reste bloqué dans le terreau alors qu’il y est présent. La plante se retrouve donc en carence temporaire sans que rien ne manque autour d’elle.
Or le phosphore intervient dans le transport des sucres fabriqués par la photosynthèse. Quand il vient à manquer, ces sucres s’accumulent dans la feuille et se transforment en anthocyanes, les mêmes pigments rouges que dans les feuilles d’automne des arbres. La coloration commence par les bords et les nervures, puis gagne le limbe.
Comment reconnaître la coloration due au froid
Elle apparaît d’abord sur les feuilles les plus exposées : celles du dessus, celles du côté extérieur du pot, celles qui touchent une rambarde métallique. Les feuilles du cœur, protégées, restent vertes plus longtemps. Ce gradient est très parlant.
Elle suit aussi le calendrier météo, et c’est le test le plus fiable. Regardez les températures minimales des cinq nuits précédentes : si vous êtes passé sous 10 degrés, vous avez votre réponse. Notez que ce sont les nuits claires et sans vent qui refroidissent le plus, parfois trois degrés sous ce qu’annonce la station météo la plus proche. Et si une semaine de redoux suit, la coloration cesse de progresser et les nouvelles feuilles repartent franchement vertes, ce qui confirme le diagnostic sans rien avoir eu à faire.
Les autres causes de feuilles rouges
Le froid n’est pas seul en cause, et il vaut mieux écarter les autres pistes avant de se rassurer.
- une carence réelle en phosphore, sur un terreau épuisé depuis plus de quatre mois sans aucun engrais
- une motte constamment détrempée : les racines asphyxiées n’absorbent plus rien, avec le même résultat visuel
- un pot bien trop petit, où les racines n’ont plus de réserve à explorer
- un stress hydrique prolongé, la feuille rougit alors en se recroquevillant vers le haut
- une exposition brutale au plein soleil après plusieurs jours de grisaille
Ce que ce n’est pas
Ce n’est pas la rouille du pélargonium, qui se reconnaît à des pustules brun-orangé bien rondes sur la face inférieure des feuilles, avec un halo jaune dessus. La rouille est une maladie réelle qui demande de retirer les feuilles atteintes et d’aérer, mais elle ne colore jamais un limbe entier en rouge uniforme.
Ce n’est pas non plus une attaque de parasite. Les araignées rouges donnent un feuillage terne, gris-bronze et poussiéreux, avec de minuscules points clairs et parfois des fils. Retournez trois feuilles : s’il n’y a rien dessous, écartez cette hypothèse et revenez au thermomètre.
Est-ce grave pour la plante
Non, et c’est le point important. Une feuille rouge fonctionne moins bien, mais la plante ne perd rien d’irréversible. Le pélargonium a simplement mis sa croissance en veille, ce qui est une réaction saine à l’entrée de l’automne. Il n’est pas malade, il se prépare.
En revanche, cette coloration est un signal d’alerte utile : elle vous dit que les nuits deviennent trop fraîches et que la date de rentrée approche. Je la considère comme un avertisseur naturel, plus fiable que ma mémoire d’une année sur l’autre. Sur mes jardinières, elle apparaît en général une dizaine de jours avant que je doive sérieusement penser à rentrer les pots, ce qui laisse largement le temps de préparer le local.
Le vrai danger, lui, arrive plus bas
Un pélargonium n’est pas rustique. Il supporte 3 ou 4 degrés sans dommage, souffre à 1 degré, et une gelée à 0 degré détruit les tissus tendres en une nuit. Les tiges deviennent alors translucides puis molles, et là il n’y a plus de retour possible.
En Anjou, les premières nuits sous 5 degrés tombent souvent dans la deuxième quinzaine d’octobre, et la première vraie gelée fin novembre. Je me fixe une règle simple : dès que la prévision annonce trois nuits consécutives sous 8 degrés, je rentre.
Ce qu’il faut faire tout de suite
Le plus efficace ne coûte rien : déplacer les pots. Contre un mur de maison exposé au sud, la chaleur restituée la nuit fait gagner deux à trois degrés. Sous un auvent ou un balcon couvert, on limite le rayonnement vers le ciel, qui est ce qui refroidit vraiment les feuilles en nuit claire.
Regroupez aussi les jardinières les unes contre les autres plutôt que de les laisser isolées le long d’une rambarde. Une masse de terre commune se refroidit plus lentement qu’une série de petits pots séparés, surtout si ces pots sont en terre cuite mince.
Ce qu’il ne faut surtout pas faire
Ne sortez pas l’engrais. C’est le réflexe naturel puisqu’on parle de carence, mais des racines à 8 degrés n’absorbent presque rien, et l’engrais non consommé se concentre en sels dans un terreau qui sèche lentement à cette saison. On ajoute un problème à un autre.
N’arrosez pas davantage non plus. En septembre et octobre, la consommation d’eau chute de moitié : la plante transpire moins, les jours raccourcissent. Continuer sur le rythme d’août revient à noyer la motte, et l’asphyxie racinaire produit exactement la même rougeur qu’on cherchait à soigner.
La suite logique de la saison
Une fois les plants rentrés dans un local clair à 8 ou 12 degrés, la coloration rouge cesse de progresser. Les feuilles déjà rouges ne redeviendront pas vertes, elles finiront par sécher et tomber, et c’est très bien ainsi. Retirez-les au fur et à mesure pour éviter la moisissure grise dans un local peu ventilé.
Au redémarrage de mars, avec des racines qui retrouvent une terre à plus de 15 degrés, le phosphore redevient disponible et les nouvelles pousses sortent franchement vertes. Vous n’aurez rien eu à corriger : juste à attendre le bon moment.
Le conseil de Sophie. Ne traitez jamais un feuillage rouge avant d’avoir regardé les températures minimales de la semaine écoulée : c’est le seul diagnostic qui coûte trente secondes et qui évite un traitement inutile.

