Un fraisier vigoureux peut effectivement sortir dix stolons dans l’été, et chacun peut donner un plant enraciné en trois semaines. C’est vrai, c’est simple et ça ne coûte rien. Ce qu’on oublie de préciser, c’est ce que cette générosité coûte à la plante mère, et au bout de combien de temps ces plants gratuits cessent d’être une bonne affaire.
Comment un stolon fabrique un plant
Le stolon est une tige aérienne fine qui part de la couronne et s’allonge à l’horizontale, parfois sur plus d’un mètre. Elle porte des nœuds ; au premier, à vingt ou trente centimètres de la mère, se forme une rosette de feuilles avec, en dessous, des ébauches de racines prêtes à partir dès qu’elles touchent un substrat humide. Le stolon continue ensuite au-delà et forme un deuxième nœud, parfois un troisième.
Tant que la rosette n’est pas enracinée, elle est entièrement nourrie par la plante mère. C’est un clone : elle aura exactement la même variété, les mêmes qualités et, il faut le savoir, les mêmes défauts et les mêmes maladies éventuelles. On ne fait pas de sélection en multipliant par stolons, on fait de la photocopie.
Choisir la plante mère
Ne prélevez jamais sur le pied qui a mal produit, en espérant qu’il fera mieux ailleurs. Choisissez au contraire celui qui a donné les fruits les plus nombreux et les plus réguliers, de préférence en première ou deuxième année, avec un feuillage franchement vert, sans taches pourpres ni bordures jaunies, sans feuilles gaufrées ou rabougries.
Prenez cette décision au moment de la récolte, en juin, quand vous pouvez encore comparer les pieds entre eux, et marquez le bon avec une étiquette. En août, tous les fraisiers se ressemblent et on ne sait plus lequel a donné quoi. C’est le genre de détail qui distingue une collection qui s’améliore d’une collection qui dérive lentement vers le médiocre.
La première rosette est la meilleure
Sur un même stolon, la rosette la plus proche de la mère est toujours la plus développée, elle s’enracine le plus vite et elle donnera le plant le plus fort. Les suivantes sont de plus en plus petites et de plus en plus tardives. Si vous voulez de beaux plants, coupez donc le stolon juste après la première rosette, dès qu’elle est en place.
Cela concentre la sève sur ce que vous gardez au lieu de l’étaler sur trois rosettes moyennes. Une rosette bien nourrie forme une couronne épaisse avant l’automne, et c’est l’épaisseur de cette couronne, davantage que le nombre de feuilles, qui prédit la récolte du printemps suivant.
Le marcottage en godet, étape par étape
Enraciner directement dans un godet plutôt que dans le bac évite d’abîmer les racines au sevrage. C’est la méthode que j’utilise pour tout.
- Remplissez un godet de huit ou neuf centimètres de terreau, avec une poignée de sable pour le drainage, et tassez légèrement.
- Glissez le godet sous la rosette sans tirer sur le stolon, en le calant si besoin sur une brique.
- Épinglez le stolon de part et d’autre de la rosette avec une pince à cheveux ou un bout de fil de fer plié en U, pour que la base des feuilles repose sur le substrat.
- N’enterrez surtout pas le cœur de la rosette : le collet doit rester au niveau du terreau, sinon il pourrit.
- Maintenez le godet humide en permanence, sans le noyer, et placez-le à mi-ombre s’il fait plus de trente degrés.
- Comptez douze à vingt et un jours à vingt degrés pour un enracinement correct.
Quand et comment sevrer
Ne coupez pas trop tôt. Le signal fiable est double : quatre à cinq feuilles bien formées sur la rosette, et des racines blanches visibles au trou de drainage du godet. Une légère traction ne doit pas soulever la plantule. Si elle vient toute seule, attendez encore une semaine.
Le sevrage consiste alors à sectionner le stolon des deux côtés, à deux centimètres de la rosette, avec des ciseaux propres. Laissez le godet trois ou quatre jours à mi-ombre, en surveillant l’arrosage, car la plantule ne compte plus que sur ses racines neuves. Ensuite, plein soleil et traitement normal jusqu’à la plantation définitive.
Dix plants, oui, mais pas sur la même mère
C’est le point que les articles enthousiastes passent sous silence. Une plante qui alimente dix stolons pendant tout l’été ne constitue pas de réserves et forme très peu de boutons floraux à l’automne. Sa récolte du printemps suivant sera franchement décevante, parfois divisée par deux ou trois. On ne peut pas avoir les fruits et les plants sur le même pied.
La solution est de trancher explicitement : un ou deux pieds désignés comme porte-graines, dont on ne récoltera rien l’année suivante et qu’on laisse courir librement, et tous les autres nettoyés de leurs stolons tous les dix jours. Avec deux pieds nourriciers, on obtient sans forcer dix à quinze plants, ce qui suffit largement à renouveler trois grands bacs.
Le calendrier réel
En Anjou, j’épingle les rosettes de la mi-juin à la fin août, je sèvre de juillet à mi-septembre, et je plante en place à la fin septembre ou début octobre. Ces jeunes plants passent l’hiver dehors, forment des racines pendant l’automne et donnent leur première vraie récolte au printemps suivant.
Au-delà de la mi-septembre, l’enracinement devient lent et incertain, et une rosette sevrée en octobre avec trois racines n’a aucune chance d’encaisser un gel. Dans ce cas, il vaut mieux ne pas sevrer du tout : on laisse la rosette attachée à sa mère jusqu’au printemps et on coupe en mars, quand la végétation repart.
Les virus, la limite invisible
Le fraisier accumule des viroses, transmises principalement par les pucerons, qui ne provoquent pas de symptôme spectaculaire mais font perdre de la vigueur et du rendement au fil des générations. Comme le stolon est un clone, il embarque tout ce que la mère a accumulé. C’est la vraie raison de la dégénérescence qu’on observe au bout de quelques années d’autoproduction.
La parade est simple : reprendre des plants certifiés tous les trois ou quatre ans, repartir de là et multiplier à nouveau à partir de ce sang neuf. Entre-temps, luttez contre les pucerons, ne multipliez jamais un pied au feuillage crispé, marbré ou à croissance rabougrie, et ne mélangez pas des godets issus d’un pied douteux avec le reste de la production.
Les variétés protégées
Un dernier point, factuel. Beaucoup de variétés récentes sont protégées par un certificat d’obtention végétale. Multiplier quelques plants pour son propre usage est toléré dans la pratique courante du jardin ; en revendre, ou en distribuer en quantité, ne l’est pas. Ça ne change rien pour un balcon, mais autant le savoir avant de proposer cinquante godets sur un vide-grenier.
Cette contrainte n’existe pas pour les variétés anciennes ou libres de droits, souvent très savoureuses et bien adaptées à la culture en pot. Si vous comptez multiplier d’une année sur l’autre, c’est un critère à regarder au moment de l’achat initial.
Le conseil de Sophie. Épinglez deux fois plus de rosettes que le nombre de plants souhaités : il y a toujours un tiers de godets qui n’enracinent pas correctement, et on trie beaucoup mieux en septembre qu’en juin.

