Le basilic acheté en botte fane en trois jours dans le bac à légumes, et la potée du rayon frais tient rarement plus de deux semaines avant de s’effondrer d’un coup. J’ai longtemps trouvé ça agaçant, jusqu’à ce que je prenne l’habitude de sacrifier deux tiges avant de cuisiner. Elles finissent dans un verre d’eau sur l’évier, et dix jours plus tard j’ai deux nouveaux plants.
Pourquoi le basilic s’enracine si facilement
Le basilic fait partie des plantes les plus généreuses en bouturage, avec la menthe et le romarin jeune. Ses tiges, tant qu’elles restent tendres et vertes, contiennent des cellules capables de se réorganiser en racines dès qu’elles sont placées dans le noir et l’humidité. La zone la plus riche se situe au niveau des nœuds, ces renflements d’où partent les feuilles.
Toute la technique tient donc en une phrase : il faut qu’au moins un nœud soit sous l’eau, et qu’aucune feuille n’y trempe. Le nœud fabrique les racines, la feuille immergée pourrit et fait tourner l’eau. Le reste, hormone d’enracinement comprise, est facultatif : je n’en utilise jamais et j’obtiens des racines sur neuf tiges sur dix.
Prélever la bonne tige
Le choix de la tige compte plus que tout ce qui suivra. Une tige trop vieille, dure et brunie à la base, s’enracine mal et lentement ; une tige trop jeune, molle et translucide, se ramollit avant d’avoir fait la moindre racine. Il faut viser l’entre-deux, ferme et franchement verte, souple sans s’écraser entre les doigts.
- prélevez une tige de dix à douze centimètres, avec au moins trois paires de feuilles
- écartez toute tige portant des boutons floraux ou des fleurs ouvertes
- écartez celles dont les feuilles ont des taches jaunes entre les nervures
- coupez juste au-dessus d’un nœud sur la plante mère, elle repartira en double
Préparer la bouture en trente secondes
Recoupez la base en biais, à cinq millimètres sous un nœud, avec une lame propre et bien affûtée. La coupe en biais augmente la surface d’émission des racines et empêche la tige de reposer à plat au fond du verre. Un sécateur émoussé mâche les tissus et ouvre la porte à la pourriture, préférez un couteau.
Retirez ensuite toutes les feuilles du bas, pour que les cinq ou six centimètres inférieurs soient nus, et gardez trois ou quatre feuilles en haut, pas davantage. C’est contre-intuitif, mais une bouture trop feuillue se déshydrate plus vite qu’elle ne s’enracine. Si les feuilles restantes sont très grandes, coupez-les de moitié.
Le verre, l’eau, la lumière
Un verre transparent étroit, rempli sur cinq à six centimètres, suffit. Mettez deux ou trois tiges par verre au maximum, sinon elles s’ombragent et l’eau se charge plus vite. Changez cette eau tous les deux jours sans exception : laissée une semaine, elle devient trouble et vos boutures noircissent par la base sans avoir démarré.
Posez le tout dans un endroit clair, mais pas au soleil direct derrière une vitre, qui chauffe l’eau et fait cuire les tiges. Une fenêtre à l’est, ou un mètre en retrait d’une fenêtre au sud, convient parfaitement. La température idéale va de vingt à vingt-cinq degrés ; en dessous de quinze, l’enracinement s’arrête pratiquement.
Ce qui se passe entre le troisième et le douzième jour
Pendant les deux premiers jours, il ne se passe rien de visible, et c’est normal. Vers le troisième ou le quatrième jour apparaissent au niveau du nœud immergé de petits points blancs qui gonflent, comme des grains de sel. Entre le cinquième et le huitième, ils s’allongent en racines blanches et translucides, parfois plusieurs dizaines.
Au douzième jour, une bouture qui a bien travaillé porte un chevelu de trois à cinq centimètres. En pleine saison, avec chaleur et lumière, tout va deux fois plus vite ; en octobre, sur une fenêtre au nord, comptez trois semaines. Si rien ne s’est produit au bout de quinze jours et que la base brunit, recommencez.
Rempoter au bon moment, pas plus tard
Voilà l’erreur la plus fréquente : laisser la bouture dans son verre parce que c’est joli et que ça marche. Les racines formées dans l’eau sont fines et adaptées à un milieu liquide, et plus elles s’allongent, plus elles souffrent au passage en terre. Une bouture rempotée avec quatre centimètres de racines repart mieux qu’avec quinze.
Dès que les racines mesurent trois à cinq centimètres, préparez un godet de dix centimètres percé, rempli de terreau allégé de sable. Faites un trou au crayon, glissez la bouture jusqu’à couvrir le nœud enraciné de deux centimètres, refermez sans tasser fort et arrosez tout de suite. Manipulez par les feuilles, jamais par les racines.
Les dix jours d’acclimatation
Les dix jours suivants sont les plus délicats. Gardez le terreau constamment frais, jamais détrempé, et placez le godet à la lumière vive sans soleil direct. Il est normal que la bouture ait l’air fatiguée les deux premiers jours, avec des feuilles qui piquent du nez : elle change simplement de milieu.
Si elle ne s’est pas redressée au bout de quatre jours, c’est en général qu’elle a trop d’eau, pas trop peu. Levez le pied sur l’arrosoir et vérifiez que le godet n’est pas posé dans une soucoupe pleine. Passé ce cap, la reprise est franche et la plante double de volume en trois semaines.
La potée du supermarché, un cas particulier
Ces potées ne sont pas un plant mais quarante à soixante semis serrés dans un godet minuscule, forcés en serre pour être vendus vite. Ils se concurrencent, s’étiolent et s’effondrent en quinze jours quoi que vous fassiez. C’est la raison de leur mauvaise réputation, et ce n’est pas votre faute.
Deux façons de les sauver. Soit vous dépotez, démêlez la motte sous un filet d’eau tiède et répartissez les plants par groupes de cinq ou six dans trois pots séparés. Soit, plus simple, vous prélevez six belles tiges pour les bouturer et vous cuisinez le reste sans culpabilité. La seconde méthode donne des plants nettement plus vigoureux.
Pincer, fleurir, et la limite de l’hiver
Une fois la bouture repartie, pincez l’extrémité de la tige principale juste au-dessus d’une paire de feuilles : la plante développe alors deux nouvelles pousses, puis quatre. Coupez aussi les épis floraux dès leur apparition, car dès que la plante bascule vers la graine, les feuilles rapetissent, durcissent et deviennent amères.
Il faut être franche sur la limite. Le basilic est cultivé chez nous comme une annuelle : il s’arrête sous quinze degrés et noircit au premier coup à dix. Autre limite, sanitaire : le mildiou du basilic, jaunissement entre les nervures et feutrage grisâtre sous la feuille, passe dans les boutures, qui sont des clones.
Le conseil de Sophie. Prenez vos boutures au moment où vous cuisinez, jamais à part : deux tiges prélevées sur la botte avant de faire un pesto, c’est trente secondes de travail et deux plants pour l’été.

