La première fois que j’ai scié un dracaena en trois morceaux, j’étais persuadée de le tuer. C’était en mai, il touchait le plafond, et l’idée de le jeter me contrariait plus encore. Quatre mois plus tard j’avais deux plantes vivantes et un tronçon raté. Voici exactement ce qui marche, et ce que j’ai appris à ne plus faire.
Ce qu’on obtient exactement en coupant
Un dracaena coupé donne trois choses distinctes. Le pied qui reste en pot, avec ses racines, repartira en deux ou trois nouvelles têtes juste sous la section : c’est le plus sûr des trois, il a tout le système racinaire pour lui. La tête coupée, avec son plumeau de feuilles, s’enracine sans trop de difficulté et fait immédiatement une plante présentable.
Entre les deux, il vous reste éventuellement une portion de tronc nu, sans feuilles ni racines. Celle-là est la loterie : elle peut donner une jolie petite plante en quatre mois, ou pourrir sans rien faire. Ne comptez pas dessus, considérez-la comme un bonus. Avec un tronc d’1,80 m, on obtient donc raisonnablement deux plantes sûres et une incertaine.
La saison qui décide de tout
Bouturer un dracaena en octobre, c’est perdre son temps. La reprise demande de la chaleur et de la lumière, deux choses qui manquent en hiver dans un appartement français. La bonne période va de mars à juin ; en juillet-août ça marche aussi, mais la chaleur sèche vous oblige à surveiller l’humidité de près.
Visez une température ambiante de 20 à 25 °C au niveau du substrat, jamais moins de 18 °C. Un dessus de réfrigérateur, une étagère au-dessus d’un radiateur tiède ou une pièce plein sud font très bien l’affaire. En dessous de 18 °C, le bouturage n’échoue pas forcément mais il traîne, et plus il traîne, plus le risque de pourriture augmente.
Découper : la tête, les tronçons, le pied
Commencez par la tête : coupez 15 à 20 cm sous la dernière feuille, ce qui vous donne une tige nue à enfoncer. Puis débitez le reste du tronc nu en tronçons de 15 à 20 cm, en veillant à ce que chacun porte au moins deux ou trois anneaux visibles, les traces des anciennes feuilles : les bourgeons dormants sont là. Enfin, laissez en place le pied avec au moins 30 cm de tronc au-dessus du terreau.
Travaillez avec une scie à denture fine si le tronc dépasse 2 cm, un sécateur bien affûté en dessous, lame désinfectée à l’alcool. Faites des coupes franches, sans écraser les fibres. Laissez ensuite tous les morceaux sécher à l’air libre, posés à plat sur du papier, pendant 24 à 48 heures : cette croûte évite l’entrée des pourritures.
Le sens du bois, l’erreur que tout le monde fait une fois
Un tronçon planté à l’envers ne fera jamais rien. La sève circule dans un sens, les racines sortent du bas et les bourgeons du haut, et la plante ne sait pas se retourner. Or, un morceau de tronc nu de 18 cm, une fois posé sur la table au milieu de trois autres, est parfaitement symétrique à l’œil.
Le remède tient en dix secondes : dès que vous coupez, faites un trait de feutre sur la tranche du haut de chaque morceau, avant de le poser. Autre repère utile, les anneaux laissés par les anciennes feuilles pointent légèrement vers le haut. Si vous avez un doute sur un tronçon, couchez-le à l’horizontale, à moitié enterré : il repartira quand même, sans que le sens compte.
Enracinement dans l’eau ou dans le terreau
La tête coupée s’enracine très bien dans un simple verre d’eau, et c’est spectaculaire à regarder. Mais les racines formées dans l’eau sont fragiles, cassantes, et mal adaptées au terreau : au rempotage, une partie meurt et la plante marque un temps d’arrêt de plusieurs semaines. Si vous choisissez l’eau, changez-la tous les trois jours et rempotez dès que les racines font 3 à 5 cm, pas plus.
Je préfère largement l’enracinement direct en substrat, plus lent à observer mais plus solide. Enfoncez la tige nue sur 5 à 8 cm, tassez légèrement, arrosez une fois, et n’y touchez plus pendant une semaine. Une hormone de bouturage en poudre est facultative : elle accélère d’une à deux semaines, elle ne fait pas de miracle sur une bouture mal préparée.
Le substrat qui marche
Ce qu’il faut, c’est un mélange qui reste frais sans jamais être détrempé. Un tiers de terreau pour semis, un tiers de perlite ou de vermiculite, un tiers de sable grossier de rivière donne exactement ça. Le terreau pour plantes vertes seul, sorti du sac, retient trop d’eau pour une bouture sans racines.
Prenez de petits pots, 9 ou 11 cm de diamètre, toujours percés. Un gros pot met des semaines à sécher et noie la bouture. Pour les tronçons nus, un pot par morceau, enfoncé sur un tiers de sa hauteur si vous le plantez debout, ou à moitié enterré s’il est couché.
Chaleur, lumière, patience
Placez vos boutures en lumière vive mais sans soleil direct : derrière un voilage, ou à un mètre d’une fenêtre est. Le plein soleil derrière une vitre déshydrate une bouture qui n’a pas encore de racines pour compenser. Un sac plastique transparent posé en cloche sur le pot aide beaucoup, à condition de l’ouvrir dix minutes par jour pour aérer.
Ensuite, la patience. La tête met quatre à huit semaines à former ses premières racines, les tronçons nus six à douze semaines pour montrer un bourgeon. Pendant ce temps, arrosez peu, juste de quoi maintenir le substrat frais au toucher, et surtout ne déterrez pas pour vérifier : c’est le meilleur moyen de casser les racines naissantes.
Comment savoir si ça a pris sans tout déterrer
Trois indices fiables permettent de suivre l’affaire sans y toucher, et je les vérifie une fois par semaine, pas plus.
- une résistance légère quand vous tirez très doucement sur la bouture : c’est le signe que des racines la retiennent
- une feuille neuve qui pointe au centre du plumeau, sur la tête bouturée
- un renflement vert ou rouge sur l’anneau d’un tronçon nu, qui grossit d’une semaine à l’autre
Rempoter la bouture
Attendez d’avoir une pousse franche ou des racines qui sortent par les trous de drainage, en général trois à cinq mois après la coupe. Rempotez alors dans un pot d’un diamètre à peine supérieur, avec un terreau pour plantes vertes classique cette fois, allégé d’une poignée de perlite.
Reprenez la nourriture doucement : rien pendant le premier mois après rempotage, puis un engrais liquide dilué de moitié toutes les trois semaines d’avril à septembre. Une jeune bouture sur-fertilisée fait de longues feuilles molles qui cassent au premier courant d’air.
Ce qui rate le plus souvent
La pourriture par excès d’eau arrive en tête, très loin devant tout le reste. Une bouture sans racines ne boit presque rien : un substrat maintenu détrempé la fait noircir par la base en dix jours. Si vous hésitez entre arroser et attendre, attendez.
Viennent ensuite le froid, les tronçons plantés à l’envers, et l’impatience de ceux qui vérifient tous les trois jours. Un dernier point : la sève du dracaena contient des saponines toxiques pour les chats et les chiens. Ramassez toutes les chutes, ne laissez pas les tronçons traîner à portée d’un animal, et lavez-vous les mains après la séance.
Le conseil de Sophie. Faites vos boutures en double : plantez la tête et deux tronçons plutôt qu’un seul, ça ne coûte rien de plus et vous évitez le petit deuil du bouturage unique qui a noirci.

