Le chrysanthème de la Toussaint souffre d’une réputation qu’il ne mérite pas. Acheté en boule parfaite fin octobre, replanté l’année suivante, il donne un buisson dégingandé de quatre-vingts centimètres avec trois fleurs au sommet, et on conclut que la plante est ingrate. Elle ne l’est pas : elle a simplement besoin d’un geste que le producteur faisait pour vous et que personne ne vous a expliqué. Ce geste s’appelle le pincement, et il se fait en juin.
Pourquoi votre chrysanthème de l’an dernier a déçu
La boule impeccable achetée en jardinerie est le résultat de deux interventions. La première est le pincement, répété deux ou trois fois de mai à début juillet. La seconde, moins avouable, est l’usage de régulateurs de croissance qui raccourcissent les entre-nœuds et tassent la plante. Ces produits ne persistent pas dans le pied : l’année suivante, la plante retrouve sa taille naturelle, qui est celle d’un buisson d’un mètre au port lâche.
Vous ne pouvez pas reproduire le second effet, et ce n’est pas grave. Le pincement, lui, est à votre portée et compense l’essentiel. Un chrysanthème pincé correctement fait quarante à cinquante fleurs sur une plante de soixante centimètres, bien ramifiée, au lieu de six ou huit sur des tiges nues. La différence tient à deux minutes de travail répétées deux fois dans l’année.
Le pincement en trois phrases
Toute tige de chrysanthème porte à son extrémité un bourgeon dominant qui inhibe le départ des bourgeons situés en dessous. Supprimez cette extrémité et vous levez l’inhibition : deux à quatre nouvelles tiges partent des aisselles des feuilles restantes. Répétez l’opération sur chacune de ces nouvelles tiges et vous obtenez huit à douze charpentières au lieu d’une.
Concrètement, on pince entre le pouce et l’index, sans outil, en supprimant les deux ou trois centimètres du sommet, juste au-dessus d’une paire de feuilles bien formées. Pas de sécateur, pas de désinfection compliquée : la tige à cet endroit est tendre et casse net. Les morceaux prélevés se bouturent d’ailleurs très bien.
Les dates exactes
Premier pincement quand la plante atteint quinze à vingt centimètres, ce qui tombe chez moi entre le 5 et le 20 mai. Deuxième pincement quatre à cinq semaines plus tard, sur chacune des nouvelles pousses, donc dans les deux premières semaines de juin. Un troisième pincement est possible sur les variétés très vigoureuses, mais il doit impérativement être terminé avant le 5 juillet.
Cette date limite n’est pas un caprice. Après le pincement, la plante a besoin d’environ six semaines de croissance végétative avant que les boutons ne se forment. Pincer le 20 juillet, c’est amputer la plante au moment où elle commence à préparer sa floraison, et récolter en octobre des fleurs rares et tardives, voire pas de fleurs du tout. Je note ces trois dates sur mon calendrier de cuisine chaque printemps, sinon je les oublie.
Ce qui déclenche la floraison
Le chrysanthème est une plante de jours courts. Ce n’est pas le froid d’octobre qui le fait fleurir, contrairement à ce qu’on croit souvent, c’est l’allongement des nuits. La formation des boutons démarre lorsque la nuit dépasse environ treize heures et demie sans interruption, ce qui survient dans nos régions autour de la mi-août. La floraison suit six à dix semaines plus tard selon les variétés, d’où les fleurs de fin octobre.
Cette mécanique a une conséquence très concrète sur un balcon. Un lampadaire, une enseigne, une lumière de cage d’escalier qui reste allumée la nuit à quelques mètres du pot peut suffire à interrompre la nuit biologique de la plante et à retarder ou empêcher la floraison. Si votre chrysanthème reste obstinément vert en novembre alors que tout va bien par ailleurs, regardez ce qui s’allume au-dessus de lui.
Le pot, le substrat et l’arrosage
Un chrysanthème adulte demande au minimum sept à dix litres de substrat, ce qui correspond à un pot de vingt-cinq à trente centimètres de diamètre. En dessous, il séchera tous les deux jours en juillet et la floraison s’en ressentira. Un mélange de terreau de plantation avec un cinquième de compost mûr et une poignée de sable convient parfaitement.
L’arrosage est le point sensible de l’été. Un chrysanthème qui flétrit une seule fois franchement perd une partie de ses boutons en formation, et la floraison d’automne s’en trouve amputée sans qu’on fasse le lien deux mois plus tard. En juillet et août, j’arrose tous les jours au pied, le matin, en évitant le feuillage. Un paillage d’un centimètre de compost ou de tontes sèches à la surface du pot divise la fréquence par deux.
Nourrir, et savoir s’arrêter
La plante est gourmande pendant sa phase de croissance. J’apporte un engrais liquide équilibré tous les quinze jours de la mi-mai à la mi-juillet, puis je bascule sur un engrais plus riche en potasse jusqu’à la mi-août.
- rien avant la mi-mai, le terreau neuf contient déjà des réserves pour six semaines
- un engrais équilibré toutes les deux semaines de mi-mai à mi-juillet
- un engrais riche en potasse jusqu’au 15 août, pour la qualité des fleurs
- plus rien du tout après la mi-août, sous peine de tiges molles et de boutons avortés
Hiverner le pot sans le perdre
Après la floraison, en novembre, rabattez les tiges à dix centimètres du substrat. Ne jetez pas le pot : la souche, ce qu’on appelle le pied mère, contient tout ce dont vous aurez besoin au printemps. Placez-le dans un local clair et hors gel, garage avec fenêtre, véranda froide ou cage d’escalier, entre 2 et 8 degrés, et arrosez très peu, une fois par mois environ, juste pour que la motte ne se dessèche pas complètement.
Les chrysanthèmes vendus en boule pour la Toussaint sont généralement des variétés à grosses fleurs, moins rustiques que les chrysanthèmes de jardin : je ne parie pas sur un hivernage à l’extérieur en pot, même dans notre climat doux. En pleine terre et en sol drainé, la même plante passe souvent l’hiver sans protection, ce qui montre bien que le problème est le froid des racines dans le contenant, pas la plante elle-même.
Bouturer en avril plutôt que garder le vieux pied
Les professionnels ne conservent jamais le pied mère plus d’un an, et ils ont raison. Une vieille souche donne des tiges de plus en plus ligneuses, moins ramifiées et plus sensibles aux maladies. En mars, le pied hiverné émet à sa base des pousses tendres de dix centimètres : prélevez-les au couteau avec un talon, supprimez les feuilles du bas et repiquez-les dans un mélange sableux à peine humide.
L’enracinement demande deux à trois semaines à 15 degrés. Vous obtenez ainsi trois à cinq plantes neuves et vigoureuses par pied mère, à installer dans leur pot définitif en avril. C’est aussi le meilleur moyen de conserver une couleur qui vous plaît, puisque le semis, lui, ne redonne pas la variété.
Maladies : la rouille blanche, à surveiller
Le problème le plus sérieux du chrysanthème est la rouille blanche, qui se manifeste par des pustules crème à brunes sur la face inférieure des feuilles, en face de taches jaunes visibles sur le dessus. Elle progresse vite par temps doux et humide, typiquement en septembre, et peut défolier une plante en trois semaines.
La prévention vaut tout le reste : espacez les pots pour que l’air circule, arrosez au pied et jamais sur le feuillage, et supprimez à la main puis jetez, sans composter, la moindre feuille suspecte. L’oïdium et les pucerons noirs sur les boutons sont plus fréquents mais bien moins graves ; un jet d’eau ferme et une inspection hebdomadaire en viennent à bout.
Le conseil de Sophie. Programmez une alarme sur votre téléphone au 1er juin, intitulée « pincer les chrysanthèmes » : c’est le seul rendez-vous de l’année qui décide vraiment de ce que vous verrez en octobre.

