Chaque printemps, c’est la même corvée sur ma terrasse : les herbes qui montent entre les pots, et celles qui repoussent au pied des bacs à peine désherbés. J’ai longtemps gratté à la main, à genoux, avec un couteau à désherber. Depuis quatre saisons, je glisse simplement du carton dessous et je n’y reviens plus. Voilà exactement ce que ça règle, et surtout ce que ça ne règle pas.
Ce que le carton fait vraiment
Le carton ne tue rien du tout. Il prive de lumière, c’est tout son mécanisme. Une graine d’annuelle qui germe sous une feuille de carton ondulé épuise ses réserves en cherchant le jour, ne le trouve pas, et meurt en trois à quatre semaines. Sur les levées de l’année, c’est redoutablement efficace : pâturin, mouron blanc, séneçon, chénopode, amarante, tout ce petit monde disparaît sans que j’aie à me baisser.
En revanche il ne fait pas grand-chose contre ce qui repart d’une réserve souterraine. Un rhizome de chiendent a de quoi pousser vingt à trente centimètres à l’aveugle avant de manquer de carburant, et il trouvera la jointure entre deux morceaux. Si vous attendez du carton qu’il règle un liseron déjà installé, vous serez déçu. Je le précise tout de suite parce que c’est la promesse que je vois passer le plus souvent, et elle est fausse.
Le carton qu’on garde, celui qu’on jette
Je ne conserve que le carton ondulé brun, celui des colis et des cartons de déménagement. Il est épais, il tient une fois mouillé, et il se décompose proprement. J’enlève systématiquement le ruban adhésif, les agrafes, les étiquettes plastifiées et les fenêtres transparentes des enveloppes cartonnées. L’adhésif, lui, ne disparaît jamais : on le retrouve des années plus tard en filaments accrochés aux racines, et c’est pénible à ramasser.
Trois familles finissent chez moi au tri, pas au jardin. Le carton glacé, avec sa couverture brillante plastifiée, qui ne se déchire pas en fibres mais en lamelles. Le carton ciré des caisses de légumes ou de poisson, imperméable par construction, qui reste entier des saisons entières. Et les emballages anti-graisse très souillés. Les encres d’impression courantes ne me gênent pas, elles sont aujourd’hui majoritairement à base végétale, mais un revêtement qui brille est un revêtement qui reste.
Sous les pots, le geste exact
Pour un pot posé sur une terrasse en gravier ou en dalles disjointes, je découpe un carré de carton qui dépasse du pot de dix à quinze centimètres tout autour. Je le mouille à l’arrosoir jusqu’à ce qu’il soit souple, je le pose, je pose le pot dessus, et je recouvre la partie qui dépasse d’une fine couche de gravillons ou d’écorces pour qu’il ne s’envole pas au premier coup de vent.
Il y a un bénéfice auquel je ne pensais pas au départ : le carton empêche aussi les racines du pot de descendre dans le sol par le trou de drainage. J’ai déjà eu un rosier en bac qui s’était enraciné dans la terre en dessous en une saison, impossible à déplacer sans casser la moitié du système racinaire. Depuis, tout pot posé sur de la terre a son carré de carton.
Sur les allées et entre les rangs
Au potager, je déroule le carton dans les allées, entre les planches de culture. Je fais chevaucher les morceaux d’au moins dix centimètres, jamais bord à bord : la ligne de jonction est exactement l’endroit par où tout repousse. Je fais ça de préférence à l’automne ou en fin d’hiver, sur un sol déjà humide, quand j’ai le temps.
Sur une planche que je veux libérer d’une prairie ou d’un enherbement dense, je fauche d’abord au ras, je laisse la matière sur place, puis je pose le carton par-dessus. Comptez une saison complète, pas trois semaines : sur un couvert vivace bien installé, je ne plante rien avant quatre à six mois. Ceux qui vous promettent une planche nette en un mois n’ont jamais essayé sur du chiendent.
Mouiller, sinon ça ne marche pas
C’est l’erreur numéro un, et je l’ai faite. Un carton posé sec reste sec longtemps. Il devient une sorte de tuile hydrophobe qui renvoie la pluie sur les côtés au lieu de la laisser passer, et la terre en dessous se dessèche pendant que celle d’à côté est trempée. Résultat : des plantes qui souffrent sans raison apparente.
Je mouille donc à fond avant de poser, et je remouille après avoir couvert. Une fois qu’il est imbibé une première fois, le carton reste perméable et se comporte comme une éponge : il absorbe, il rend, et les vers de terre viennent travailler dessous. C’est d’ailleurs le meilleur indicateur de réussite. Soulevez un coin au bout de six semaines : s’il y a des galeries et des turricules, c’est gagné.
Ce qu’il faut mettre par-dessus
Le carton nu, laissé à l’air libre, se délite en confettis au premier coup de vent et devient franchement laid. Il lui faut une couverture, qui le maintient humide, le cache, et lui donne de quoi durer. Voici ce que j’utilise, par ordre de préférence :
- cinq à huit centimètres de broyat de branches, la solution la plus durable pour les allées
- trois à cinq centimètres de compost mûr, quand je compte planter dans la foulée
- de la paille ou du foin défait, très bien mais à réserver aux zones sans limaces
- des tontes séchées en couche fine, deux centimètres maximum, sinon ça fermente et ça pue
Les limaces, le vrai revers
Un carton humide, sombre, plaqué au sol, c’est l’abri parfait pour les limaces et les gastéropodes en général. Je ne vais pas prétendre le contraire : la première année, j’ai eu davantage de dégâts sur mes jeunes salades bordées de carton que sur celles en terre nue. C’est logique, je leur avais construit une chambre d’hôtes.
Je fais donc deux choses. Je ne mets jamais de carton directement au pied de semis fragiles, je laisse une bande de dix à quinze centimètres de terre nue autour. Et je retourne le carton des allées de temps en temps, le matin, pour ramasser ce qui dort dessous. Autant s’en servir comme piège puisqu’il en est un.
Combien de temps ça dure
Sur un sol vivant, humide et couvert, une simple épaisseur de carton ondulé disparaît en trois à six mois. En sol sec ou en plein soleil sans couverture, ça peut tenir un an et demi. Deux épaisseurs doublent grosso modo la durée, mais augmentent aussi le risque de barrière imperméable, donc je les réserve aux allées de passage où je ne plante rien.
Pour une planche que je veux nettoyer et cultiver dans la même année, une seule épaisseur mouillée plus cinq centimètres de compost est le bon compromis. Je plante à travers en faisant une croix au couteau, j’écarte les lèvres du carton, je creuse mon trou et je referme autour du collet. Le plant démarre dans le compost et va chercher la terre en dessous une fois le carton ramolli.
Les erreurs que j’ai faites
J’ai posé du carton sur une terre gorgée d’eau en février, avec dix centimètres de tonte fraîche dessus. Au printemps, ça sentait la vase et le sol était gris en surface, signe qu’il manquait d’air. J’ai tout retiré, aéré à la fourche-bêche, et attendu un mois. Depuis, je ne couvre plus jamais un sol détrempé avec une couche épaisse et étanche.
L’autre erreur, c’est d’avoir cru que je gagnais du temps sur tout. Le carton est excellent contre les annuelles et pour préparer une planche à l’avance. Il ne remplace ni l’arrachage des vivaces coriaces, ni la surveillance. Vu comme une aide, il est formidable ; vu comme une solution unique, il déçoit.
Le conseil de Sophie. Gardez trois ou quatre grands cartons à plat dans un coin sec de l’abri : le jour où vous arrachez un massif, vous les avez sous la main, et c’est précisément ce jour-là que ça compte.

