Chaque année en décembre, les jardineries se remplissent de jacinthes en bocal, de narcisses blancs déjà en boutons et de coupes de crocus prêtes à s’ouvrir sur la table de Noël. Quinze jours plus tard, tout est fané et part au compost. C’est un gâchis complet : ces bulbes-là sont vivants, ils ont juste été trompés sur la saison, et une plate-bande leur rend leur cycle normal en un ou deux ans.
Ce que le forçage fait réellement au bulbe
Forcer un bulbe consiste à lui faire croire qu’il a déjà passé l’hiver. Le producteur le stocke plusieurs semaines entre 2 et 9 °C, ce qui déclenche la maturation du bourgeon floral déjà contenu à l’intérieur, puis il le remonte brutalement en température. Le bulbe croit que le printemps est arrivé et sort sa fleur, en janvier ou en décembre selon le programme.
Toute cette floraison est financée par les réserves accumulées l’été précédent dans les écailles du bulbe. Comme la plante n’a ni terre riche, ni durée d’ensoleillement suffisante, ni le temps de reconstituer son stock, elle finit la floraison à plat. C’est pour cela qu’un bulbe forcé refleurit rarement une seconde fois dans son bocal ou sa coupe décorative.
Ce qui se passe si vous le remettez en terre
En pleine terre, tout change. Le bulbe retrouve un sol qui contient des minéraux, une saison de lumière complète de mars à juin, et surtout un cycle naturel : feuilles au printemps, dormance en été, racines en automne. En une ou deux saisons, il refait ses réserves et retrouve une floraison normale.
Soyez patient : la première année, beaucoup de bulbes ne donnent que des feuilles, ou une fleur chétive et rase. La deuxième année, la floraison revient, en mars ou avril puisqu’elle suit désormais les saisons. La troisième, on ne voit plus la différence avec un bulbe ordinaire.
Ne coupez surtout pas les feuilles
C’est l’erreur qui condamne tout le reste. Après la floraison, on a envie de couper ce feuillage mou et jaunissant qui traîne dans la coupe. Or ce sont précisément ces feuilles qui refabriquent les réserves : tant qu’elles sont vertes, elles envoient des sucres vers le bulbe.
Coupez uniquement la tige florale fanée, juste au-dessus du bulbe, pour éviter la formation de graines qui épuiserait la plante. Gardez ensuite le feuillage jusqu’à ce qu’il soit entièrement jaune et se détache tout seul quand vous tirez dessus, ce qui prend en général six à huit semaines.
L’entretien entre la floraison et la plantation
Pendant cette période, la plante travaille et il faut l’aider. Placez la coupe ou le pot à la lumière la plus vive possible, idéalement derrière une fenêtre au sud, et dans une pièce fraîche. Si les bulbes étaient sur bocal d’eau ou sur billes d’argile, rempotez-les sans attendre dans du terreau : ils n’ont rien à manger dans l’eau.
Arrosez modérément, sans eau stagnante, et donnez tous les quinze jours un engrais pauvre en azote et riche en potasse, du type engrais tomates à demi-dose. L’azote ne ferait que des feuilles molles. Trois ou quatre apports suffisent.
Quand et comment les replanter dehors
Deux fenêtres fonctionnent. La première est mars, dès que le sol n’est plus gelé : on sort la motte entière avec son feuillage et on la met en terre telle quelle, sans déranger les racines. La seconde est l’été, une fois le feuillage complètement sec : on récolte les bulbes, on les stocke au sec et à l’obscurité, et on les replante en octobre ou novembre comme des bulbes neufs.
Je préfère nettement la première. Le bulbe garde ses racines, il ne subit aucune interruption, et il profite de toute la fin du printemps pour se remplumer. Voici mes repères de plantation :
- une profondeur de deux à trois fois la hauteur du bulbe, soit environ 12 à 15 cm pour une jacinthe et 8 cm pour un crocus ;
- une distance de 10 à 15 cm entre deux bulbes, pour qu’ils puissent se diviser ;
- un emplacement ensoleillé au printemps, quitte à être ombragé l’été sous un arbre à feuilles caduques ;
- un sol drainé avant tout : une poignée de gravier ou de sable grossier au fond du trou si votre terre est lourde ;
- la pointe vers le haut, le plateau racinaire vers le bas, sans tasser violemment.
Les jacinthes, les meilleures candidates
Ce sont celles qui reprennent le mieux. Une jacinthe forcée replantée perd sa silhouette de gros cierge compact : elle donne, dès la deuxième année, une hampe plus lâche, plus fine, avec des fleurs mieux espacées. Beaucoup de jardiniers trouvent cette forme plus élégante que le gros épi de serre, et je suis de cet avis.
Une précaution : les bulbes de jacinthe contiennent des cristaux d’oxalate qui irritent la peau, alors mettez des gants si vous en plantez beaucoup. Ces bulbes ne se mangent en aucun cas, ni pour nous ni pour les animaux : plantez-les hors de portée d’un chien fouilleur.
Le cas particulier des narcisses blancs de Noël
Les narcisses parfumés vendus en décembre, aux petites fleurs blanches en bouquet, sont presque toujours des Narcissus tazetta du groupe des « paperwhites ». Ils ont une particularité : ils n’ont pas besoin de froid pour fleurir, ce qui explique qu’on puisse les forcer sans passage au frais.
Le revers, c’est qu’ils ne sont pas rustiques. En dessous de -5 °C au sol, ils ne passent pas l’hiver. Si vous habitez le pourtour méditerranéen, la Corse ou une frange littorale atlantique douce, plantez-les dehors sans hésiter, ils se naturaliseront très bien. Partout ailleurs, gardez-les en pot que vous rentrerez chaque automne dans un local hors gel. C’est le seul bulbe de cette liste sur lequel je vous préviens franchement.
Les autres bulbes de la coupe de Noël
Les crocus et les muscaris sont les plus faciles : ils reprennent presque à coup sûr et se ressèment ensuite tout seuls dans la pelouse. Les petits narcisses jaunes rustiques, du type « Tête-à-Tête », se replantent aussi très bien et forment des touffes qui grossissent d’année en année.
Les tulipes forcées sont le cas le plus décevant : même bien nourries, elles rapetissent d’année en année et beaucoup s’épuisent au bout de deux ou trois ans. Ce n’est pas dû au forçage, c’est le comportement des tulipes horticoles modernes chez nous. Plantez-les sans grande attente.
Le calendrier que je suis chez moi
Fin décembre, je profite des fleurs à l’intérieur. Début janvier, dès qu’elles sont passées, je coupe les hampes et je descends les coupes dans ma véranda non chauffée, autour de 8 °C, derrière la vitre. Elles y restent tout l’hiver avec un arrosage léger tous les dix jours et deux apports d’engrais.
Vers la mi-mars, quand la terre s’émiette bien à la main, je les sors avec leur motte et je les installe le long de l’allée, en groupes de cinq ou sept. Je n’y touche plus. La plupart attendent l’année d’après pour fleurir, puis reviennent seules chaque printemps.
Le conseil de Sophie. Notez au crayon sur une étiquette la date et l’espèce quand vous plantez ces bulbes : ils sortent plus tard que les autres et vous risquez de leur planter un pied de bêche dedans en croyant l’emplacement libre.

