Septembre est le mois où l’on regarde ses géraniums en se demandant s’il faut les rentrer, les jeter ou les oublier. C’est aussi, et de loin, le meilleur moment pour en faire des boutures. En prélevant une vingtaine de têtes sur trois plants fatigués, j’obtiens chaque année une dizaine de jeunes sujets prêts à sortir en mai. Et contrairement à presque toutes les autres boutures, celle-ci se rate surtout quand on la soigne trop.
Pourquoi septembre plutôt que le printemps
La plante-mère est à son maximum de matière : des tiges bien lignifiées à la base, des pousses de l’année encore souples au bout, et des réserves accumulées tout l’été. C’est le meilleur matériel de l’année. Au printemps, les pousses sont molles, gorgées d’eau et pourrissent bien plus facilement.
Le calendrier joue aussi. Une bouture prise début septembre s’enracine en trois à quatre semaines, alors que la lumière est encore correcte et les températures douces. Elle passe l’hiver en jeune plant sobre et sans besoin, puis démarre franchement en mars. Prise en novembre, la même bouture stagne des mois.
Choisir les bonnes têtes
Prélevez des extrémités de tiges de huit à dix centimètres, sur du bois de l’année ni tendre ni dur : la tige doit plier sans casser net. Écartez les pousses filiformes qui ont poussé à l’ombre et celles qui portent des taches brunes ou un feutrage gris à la base.
Choisissez de préférence des tiges sans bouton floral. S’il y en a, retirez-les sans hésiter, ainsi que toutes les hampes visibles. Une bouture qui essaie de fleurir n’enracine pas : elle dépense dans les fleurs le peu de réserve qui devait fabriquer des racines.
La coupe qui change tout
Coupez juste sous un nœud, ce petit renflement d’où part une feuille. C’est là que se concentrent les tissus capables de former des racines. Une coupe faite au milieu d’un entrenœud met deux fois plus de temps et pourrit souvent avant.
Retirez ensuite les feuilles du bas sur les deux tiers de la tige, et surtout les stipules, ces petites écailles membraneuses à l’aisselle des feuilles. Elles se gorgent d’eau au contact du terreau et deviennent la porte d’entrée de la pourriture. Gardez deux à trois feuilles au sommet, pas davantage : trop de feuillage fait transpirer une bouture qui n’a pas encore de racines.
Le ressuyage, l’étape que tout le monde saute
Voilà la particularité des pélargoniums. Posez vos boutures sur une feuille de papier, à l’ombre, pendant deux à quatre heures, jusqu’à ce que la coupe soit sèche au toucher et légèrement vitreuse. Cette cicatrisation ferme la plaie et empêche les bactéries d’entrer.
C’est contre-intuitif quand on a l’habitude de bouturer d’autres plantes, où l’on court mettre le rameau en terre. Ici, la précipitation coûte la moitié des boutures. Je fais mes prélèvements le matin et je plante après le déjeuner, jamais avant.
Le substrat : drainant, pauvre, et c’est tout
Aucune hormone de bouturage n’est nécessaire, les pélargoniums s’enracinent seuls. Ce qu’il leur faut, c’est un mélange qui ne retient pas l’eau. Le mien tient en trois ingrédients, dans des godets de sept centimètres percés.
- moitié terreau à semis, moitié sable de rivière grossier ou perlite
- des godets individuels plutôt qu’une grande terrine, pour ne pas déranger les racines ensuite
- un terreau à peine humide au départ, jamais détrempé
- un trou fait au crayon, la bouture posée dedans puis tassée du bout des doigts
Surtout pas de cloche ni de sac plastique
C’est l’erreur la plus commune, et la plus fatale. On nous répète de couvrir les boutures pour maintenir l’humidité. Sur un pélargonium, cette atmosphère saturée provoque en quelques jours la pourriture noire de la base, le fameux black leg, et la bouture s’effondre d’un coup.
Placez les godets à la lumière vive mais sans soleil direct brûlant, entre 15 et 20 degrés, dans une pièce aérée. Une fenêtre à l’est ou le fond d’une véranda claire fait parfaitement l’affaire. Rien au-dessus, rien autour.
L’arrosage, ou plutôt l’absence d’arrosage
Après la plantation, un arrosage léger, et ensuite on oublie. Je n’arrose plus que lorsque la surface est sèche sur un centimètre, en moyenne tous les huit à dix jours à cette saison. Une bouture sans racines ne boit presque rien : l’eau que vous ajoutez ne part nulle part et stagne autour de la coupe.
Les feuilles peuvent jaunir et tomber une à une pendant les deux premières semaines, c’est normal, la bouture se déleste. Tant que la tige reste ferme et verte au toucher, tout va bien. Une tige qui noircit ou se ramollit à la base est perdue, retirez-la aussitôt pour ne pas contaminer les voisines.
Reconnaître l’enracinement
Au bout de trois à quatre semaines, tirez très doucement sur la bouture : une résistance nette signale des racines. Autre indice fiable, l’apparition d’une nouvelle petite feuille au sommet, d’un vert plus clair que les autres. C’est le signal que la machine est repartie.
À ce moment-là, je passe en godet de neuf centimètres avec du terreau ordinaire, et je place le tout au plus frais et au plus clair possible pour l’hiver, entre 8 et 12 degrés. Un rebord de fenêtre dans une pièce non chauffée est idéal.
L’hiver et la reprise de printemps
De novembre à février, ces jeunes plants ne demandent rien : de la lumière, du froid modéré, un arrosage toutes les trois semaines, aucun engrais. Ils ne pousseront pas, et c’est exactement ce qu’on veut. Un plant qui s’étiole dans un salon à 20 degrés fera des tiges molles inutilisables.
Début mars, remontez-les au chaud, reprenez des arrosages réguliers et pincez le sommet au-dessus de la troisième paire de feuilles pour forcer deux ou trois ramifications. Attendez encore trois semaines avant le premier engrais. Vous aurez en mai des plants trapus, bien plus fournis que ceux du commerce, et qui n’auront coûté qu’un après-midi de septembre.
Le conseil de Sophie. Prélevez toujours deux fois plus de boutures que le nombre de plants souhaité : on en perd inévitablement deux ou trois, et il est bien plus agréable d’en donner en trop que d’en manquer au printemps.

