Chaque printemps, je croise en jardinerie les mêmes personnes avec le même caddie : un godet de basilic, un de persil, un de coriandre, et la même dépense l’année suivante. Chez moi, six aromatiques occupent la même bande de terre depuis 2014 et je n’ai rien racheté depuis. Elles demandent une taille par an et presque rien d’autre, à condition de leur avoir donné le bon sol au départ.
Ce que veut vraiment dire « vivace » pour une herbe
Une annuelle fait toute sa vie en une saison : elle germe, produit, monte en graine et meurt. Le basilic, la coriandre, l’aneth et le cerfeuil sont dans ce cas, et rien ne les fera durer plus longtemps. Le persil, lui, est bisannuel : feuilles la première année, hampe florale la seconde, puis fin de course. Une vivace garde au contraire une souche vivante qui repart chaque printemps, parfois quinze ans de suite.
Parmi les vivaces, il faut distinguer deux familles avant d’acheter. Les sous-arbrisseaux — thym, romarin, sauge, sarriette vivace — gardent des tiges ligneuses toute l’année et se dégarnissent par le bas si on ne les taille jamais. Les herbacées — ciboulette, menthe, origan, estragon — disparaissent complètement en hiver et repartent de la souche. Chaque janvier je vois quelqu’un arracher sa ciboulette en la croyant morte : elle dormait, tout simplement.
Le thym, celui qui pardonne le plus
Le thym commun tient sans broncher jusqu’à environ -15 °C, et je n’ai jamais perdu le mien lors des hivers angevins. Il veut deux choses : le plein soleil et un sol qui ne retient pas l’eau. En terre lourde, plantez-le sur une petite butte de dix centimètres, avec une poignée de gravier ou de sable grossier mélangée au trou de plantation. Comptez 30 à 40 cm entre deux pieds.
L’erreur classique, c’est de l’arroser. Passé sa première année, un thym en pleine terre ne se voit plus proposer une seule goutte chez moi, même en juillet. Il reste beau cinq à huit ans, puis se dégarnit au centre : à ce moment-là, je bouture trois brins en septembre dans un mélange sableux, et j’ai un remplaçant gratuit pour la décennie suivante.
Le romarin, superbe tant que l’eau file
Le romarin résiste à -10 ou -12 °C selon les variétés, mais il ne meurt presque jamais de froid : il meurt d’eau stagnante en février, quand la terre est saturée et que les racines pourrissent. Chez moi, il est planté en haut d’un talus, dans un sol caillouteux, et il a passé douze hivers sans protection. Un romarin en terrain plat et argileux, c’est trois ans de sursis.
Sa règle de taille est stricte : ne coupez jamais dans le vieux bois nu, il ne repart pas. On raccourcit chaque année le tiers supérieur des pousses, juste après la floraison de printemps, pour garder un buisson dense. Laissé libre, il atteint 1,50 m et se couche sous la neige. Un pied bien conduit peut vivre vingt ans.
La sauge officinale, à rabattre chaque printemps
La sauge officinale reste belle quatre à six ans, puis elle s’affale et se dégarnit si on la laisse faire. Le geste qui la sauve tient en deux minutes : en mars, dès que les premiers bourgeons pointent sur le bois, je rabats toute la touffe à quinze centimètres au-dessus de ces départs. Elle repart plus dense, plus basse, et ses feuilles sont bien meilleures.
Ses feuilles se récoltent toute l’année, mais elles sont plus parfumées avant la floraison de juin. Une réserve, parce qu’on lit beaucoup de bêtises : la sauge officinale contient de la thuyone, une molécule à laquelle il ne faut pas s’exposer à forte dose. En usage culinaire habituel, quelques feuilles dans un plat, aucun souci ; pour toute consommation régulière en infusion, demandez conseil à un professionnel de santé.
La ciboulette, la seule qui aime le frais
C’est la marginale du lot. Bulbeuse, cousine de l’oignon, elle veut un sol riche et frais alors que les cinq autres réclament le sec. Je la place donc en bout de bande, du côté qui reçoit l’eau du toit, avec deux poignées de compost au printemps. Elle disparaît totalement en décembre et ressort dès la fin février, souvent la première du jardin.
Une touffe s’épuise et se resserre au bout de trois ans. Je la déterre alors à la fourche-bêche, je la coupe en quatre au couteau et je replante deux éclats, en donnant les autres. Pour la récolte, on coupe franchement à trois ou quatre centimètres du sol : ça repousse en trois semaines. Les fleurs violettes se mangent en salade, mais elles fatiguent la touffe, alors je coupe la plupart des hampes.
L’origan, le couvre-sol qui sent le Sud
L’origan vivace s’étale doucement en tapis de 40 cm, supporte -20 °C et se contente d’un sol pauvre. Plus il a chaud et sec, plus il est parfumé : arrosé et engraissé, il devient une plante verte sans intérêt gustatif. Attention à ne pas le confondre avec la marjolaine, très proche d’aspect mais gélive dès -5 °C, donc cultivée en annuelle sous nos climats.
Voici les six que je garde et l’espacement que je leur donne à la plantation :
- thym commun : 35 cm, plein soleil, sol drainé, taille légère après floraison
- romarin : 80 cm, en butte ou en pente, jamais de coupe dans le vieux bois
- sauge officinale : 60 cm, rabattue à 15 cm chaque mars
- ciboulette : 20 cm, sol frais et riche, division tous les trois ans
- origan : 40 cm, sol pauvre et sec, rabattu à ras en novembre
- menthe : en bac uniquement, jamais en pleine terre libre
La menthe, à mettre en prison
La menthe est indispensable et parfaitement incontrôlable. Elle avance par stolons souterrains d’un mètre par an et traversera votre bande d’aromatiques en deux saisons. La seule solution qui marche vraiment chez moi : un grand pot de 30 cm de diamètre, enterré à ras du sol après avoir découpé son fond, ou tout simplement un bac posé à part.
Elle se dégarnit au centre au bout de trois ans. On rabat à ras en novembre, on divise la souche en mars, et c’est reparti. Surveillez la rouille de la menthe, des petites pustules orange sous les feuilles : on coupe alors tout à ras, on sort les déchets du jardin sans les composter, et la repousse est généralement saine.
Le sol qui décide de dix ans de récolte
Tout se joue au moment de la plantation, et la faute la plus fréquente est de trop bien faire. Un lit de compost gras sous un thym ou un romarin les fait pousser vite, mous, et les tue au premier hiver humide. Pour les cinq méditerranéennes, je ne mets aucun amendement : je décompacte à la fourche sur 30 cm et j’ajoute du gravier si la terre colle aux bottes.
L’exposition compte autant. Il leur faut six heures de soleil direct minimum, sept ou huit c’est mieux, et un endroit ventilé plutôt qu’un coin abrité et humide contre un mur nord. Une bande de 3 mètres sur 60 cm le long d’une allée suffit largement pour six pieds et pour la cuisine d’une famille.
Vingt minutes d’entretien par an
Le calendrier réel, chez moi, tient en trois rendez-vous. Fin mars : rabattage de la sauge, division éventuelle de la ciboulette et de la menthe. Fin juin, après les floraisons : coup de sécateur léger sur le thym, le romarin et l’origan pour les remettre en forme. Novembre : coupe à ras de la menthe et de l’origan, rien d’autre.
Aucun arrosage passé la première année pour les méditerranéennes, aucun engrais, aucun traitement. La seule dépense récurrente, c’est deux seaux de compost par an pour la ciboulette. Sur dix ans, six pieds achetés une quinzaine d’euros au total ont remplacé une soixantaine de godets et un nombre indécent de sachets sous plastique.
Le conseil de Sophie. Plantez-les en septembre plutôt qu’en mai : les racines s’installent pendant l’automne doux et le pied traverse son premier été sans que vous ayez à l’arroser.

