Aromatiques : coupez le tiers, jamais plus, sinon elles ne repoussent pas

Aromatiques : coupez le tiers, jamais plus, sinon elles ne repoussent pas

« Coupez le tiers, jamais plus. » C’est la phrase que m’a répétée un vieux maraîcher du marché de Doué, et j’ai mis trois romarins et deux lavandes à la poubelle avant de comprendre pourquoi il avait raison. La règle a l’air d’une superstition de jardinier, elle repose en réalité sur un mécanisme très concret, et elle souffre deux ou trois exceptions qu’il vaut mieux connaître.

Ce que la règle veut vraiment dire

Le tiers dont on parle, c’est un tiers de la longueur des pousses de l’année, pas un tiers de la plante entière ni un tiers du volume au jugé. Sur une tige de basilic de trente centimètres, on prélève les dix centimètres du haut. Sur un romarin dont les pousses tendres font quinze centimètres, on prend les cinq du bout.

L’idée derrière est simple : on ne retire jamais assez de feuillage pour que la plante ne puisse plus se nourrir. Les feuilles sont l’usine énergétique, et ce sont elles qui financent la fabrication des nouvelles pousses. Une plante à qui il reste les deux tiers de son feuillage redémarre en une à deux semaines. Une plante rasée aux trois quarts doit d’abord puiser dans des réserves qu’elle n’a pas forcément, et une plante en pot en a toujours moins qu’une plante en pleine terre.

Ce qui se passe concrètement quand on coupe trop

Une taille sévère déclenche un déséquilibre brutal entre les racines et les parties aériennes. Les racines continuent d’envoyer de l’eau et des minéraux vers un système de feuilles qui a disparu, et la plante se retrouve avec une pression hydraulique qu’elle ne sait plus évacuer. Sur les aromatiques ligneuses, c’est souvent ce qui fait pourrir les racines dans les semaines qui suivent une coupe trop franche, surtout si on arrose comme avant.

Le second effet est énergétique. La plante mobilise ses réserves pour reconstruire, et si elle n’en a plus assez, elle produit des pousses chétives, jaunâtres, ou rien du tout. C’est très visible sur un thym : après une taille trop sévère, il sort trois pousses maigres, puis il stagne, puis il se dégarnit par le centre et meurt en deux saisons.

Le bois sec du romarin ne redonne rien

Voilà le vrai fond du problème, et il concerne toutes les aromatiques ligneuses : romarin, thym, lavande, sarriette vivace, sauge officinale, hysope. Ces plantes ne possèdent pas de bourgeons dormants dans leur vieux bois. Une fois qu’une branche est devenue grise, dure et sans feuille, il n’y a plus rien dedans qui puisse repartir.

Si votre sécateur passe en dessous de la zone verte et feuillue, vous laissez un moignon définitivement mort, qui ne repoussera jamais, et vous créez un trou permanent dans la silhouette. C’est irrattrapable. Sur une lavande, la limite est facile à repérer : la partie basse est grise et nue, la partie haute est vert-gris et garnie. On taille impérativement dans la zone garnie, en gardant au minimum deux ou trois centimètres de pousse feuillue au-dessus du bois.

Les exceptions qu’il faut connaître

Deux familles échappent à la règle du tiers, et les traiter comme du romarin serait dommage. La ciboulette et la ciboule repartent depuis leur base, à partir d’un bulbe et d’un plateau souterrain qui contiennent toutes les réserves. On peut les couper à cinq centimètres du sol, intégralement, trois à quatre fois par saison, et elles reviennent en trois semaines. C’est même la bonne façon de faire : cueillir brin par brin en laissant des chicots à moitié coupés donne une touffe moche et jaunissante.

Le persil, le cerfeuil et la coriandre fonctionnent en rosette : les nouvelles feuilles sortent du cœur, les anciennes vieillissent en périphérie. On récolte donc toujours les tiges extérieures, coupées tout en bas, et on laisse le cœur intact. Là encore on peut prélever plus du tiers sans dommage, à condition de ne jamais toucher au centre. Couper un persil à mi-hauteur en travers, comme on tondrait, est le meilleur moyen de l’arrêter net.

Où couper exactement sur le basilic

Le basilic mérite un paragraphe à lui parce que c’est là que la technique paie le plus. Ses feuilles poussent par paires opposées, et à l’aisselle de chaque paire dorment deux bourgeons. Si vous coupez juste au-dessus d’une paire de feuilles, ces deux bourgeons partent et vous obtenez deux tiges là où il y en avait une.

Coupez donc à cinq millimètres au-dessus d’une paire de feuilles, jamais au milieu d’un entre-nœud, où le tronçon restant sèche et sert de porte d’entrée aux pourritures. En procédant ainsi toutes les deux ou trois semaines à partir du moment où le plant a six paires de feuilles, vous doublez le nombre de tiges à chaque passage et vous obtenez une boule dense au lieu d’une tige unique montée à graines. Pincez également tout bouton floral dès son apparition : dès qu’un basilic fleurit, il arrête de fabriquer des feuilles et les anciennes deviennent amères.

La menthe, l’autre cas particulier

La menthe se moque de la règle du tiers parce qu’elle repart de ses rhizomes souterrains, qui stockent énormément. On peut la rabattre à dix centimètres du sol en pleine saison, elle refait une touffe complète en un mois, et c’est même le seul moyen de repartir sur du feuillage propre quand la rouille orange a envahi les feuilles du bas.

En pot, faites-le une fois en juin et une fois début août, en arrosant bien après la coupe et en donnant un peu d’engrais. La menthe étant une plante gourmande et envahissante, ce traitement musclé lui va très bien. En revanche, ne la rabattez pas après la mi-septembre : elle repartirait sur des pousses tendres qui n’auraient pas le temps de s’aoûter avant les premières gelées.

Le bon moment dans l’année

Le calendrier compte autant que la quantité coupée. Sur les ligneuses, la taille de forme se fait juste après la floraison, ou début avril quand le risque de fortes gelées s’éloigne. C’est le moment où la plante a le plus de sève disponible et toute la saison devant elle pour reconstruire.

La règle absolue est de cesser toute taille six semaines avant les premières gelées, soit fin août dans le quart nord-est et mi-septembre sur la façade atlantique. Une coupe tardive provoque un départ de pousses jeunes, gorgées d’eau, qui seront détruites à la première nuit à -3 °C, et cette destruction remonte souvent plus bas que le point de coupe. C’est ainsi que meurent la moitié des lavandes taillées en octobre par excès de zèle.

Les gestes qui changent le résultat

Sur une aromatique, la qualité de la coupe compte plus qu’on ne le croit, parce que ce sont de petits tissus qui cicatrisent lentement. Voici ce que je fais systématiquement.

  • Je récolte le matin, après l’évaporation de la rosée et avant que le soleil ne chauffe : les huiles essentielles sont à leur maximum et les tiges sont turgescentes, donc la coupe est nette.
  • J’utilise des ciseaux bien affûtés ou un sécateur propre, jamais les doigts sur les ligneuses : un arrachage laisse une plaie qui se dessèche sur deux centimètres.
  • Je désinfecte la lame à l’alcool entre deux plants quand l’un d’eux a la moindre tache suspecte.
  • Je coupe en biais sur les tiges creuses ou tendres pour que l’eau ne stagne pas sur la plaie.
  • J’arrose le soir même après une taille un peu franche, sans excès, pour aider la plante à repartir.

Rattraper une aromatique coupée trop court

Si le mal est fait, tout n’est pas perdu, mais il faut lever le pied. Arrêtez immédiatement toute récolte sur ce plant, y compris deux feuilles pour une salade, et laissez-le reconstituer du feuillage pendant six à huit semaines complètes.

Réduisez l’arrosage d’un tiers, parce qu’une plante sans feuilles consomme beaucoup moins et que le substrat détrempé achèverait les racines. Apportez un engrais liquide très dilué, à demi-dose, une fois toutes les trois semaines si l’on est en pleine saison. Et si au bout de deux mois vous ne voyez que du bois gris sans le moindre départ vert, la plante ne reviendra pas : mieux vaut la remplacer au printemps suivant que de l’attendre un an pour rien.

Le conseil de Sophie. Avant de sortir le sécateur sur un romarin ou une lavande, posez le doigt à la limite du bois gris : tout ce que vous couperez sous cette ligne ne repoussera jamais, et aucun soin ne rattrapera ce trou-là.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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