Arbre de jade : une feuille posée sur le terreau donne un arbre

Arbre de jade : une feuille posée sur le terreau donne un arbre

On m’a offert mon premier arbre de jade sous la forme d’une feuille dans une enveloppe, envoyée par une amie de Saumur avec un mot de trois lignes. Cette feuille a mis six semaines à faire des racines et huit ans à devenir la plante d’un mètre qui trône aujourd’hui devant ma fenêtre est. C’est probablement la multiplication la plus facile qui existe en plantes d’intérieur, à condition de comprendre les deux ou trois gestes où tout se joue.

Ce qui se passe dans une feuille de crassula

Une feuille de crassula n’est pas seulement un organe qui capte la lumière : c’est une réserve d’eau et de sucres complète, capable de vivre plusieurs mois détachée de la plante. À la base de cette feuille, à l’endroit exact où elle s’attachait à la tige, se trouve un petit amas de cellules capables de se réorganiser et de fabriquer à la fois des racines et un bourgeon.

C’est ce point précis qui fait tout. Une feuille cassée en deux, ou arrachée en laissant sa base collée à la tige, ne donnera jamais rien : elle survivra des mois sur ses réserves, puis se ratatinera sans avoir produit la moindre racine.

Choisir la bonne feuille

Prenez une feuille du milieu de la plante, ni les toutes petites du sommet, ni les vieilles du bas qui commencent à jaunir. Elle doit être bien gonflée, ferme, sans tache brune ni marque molle. Une feuille bien pleine contient plus de réserves et supportera mieux les semaines d’attente avant que les racines prennent le relais.

Prélevez-en plusieurs, quatre ou cinq au minimum, même si vous n’en voulez qu’une. Le taux de réussite tourne autour de deux tiers dans de bonnes conditions, et il est beaucoup plus agréable de jeter les ratées que de recommencer trois mois plus tard. La plante mère ne s’en portera pas plus mal : elle refera des feuilles dans la saison.

Le geste de détachement, c’est là que tout se joue

Ne tirez pas la feuille vers le bas ni vers l’extérieur. Saisissez-la entre le pouce et l’index, aussi près que possible de la tige, et faites-la pivoter doucement de gauche à droite, comme si vous dévissiez quelque chose. Au bout de deux ou trois allers-retours, elle se détache d’un coup, proprement, avec une base intacte et légèrement bombée.

Regardez cette base à la lumière. Elle doit former une petite pointe nette, sans déchirure, sans lambeau resté sur la tige. Si vous voyez une entaille, un morceau manquant ou une base plate et déchiquetée, mettez cette feuille de côté : elle n’a plus les cellules qui comptent. Sur une plante fatiguée, les feuilles se détachent parfois toutes seules au moindre contact, et celles-là sont souvent parfaites.

Laisser cicatriser trois à cinq jours

Posez les feuilles à plat sur une assiette, une soucoupe ou une feuille de papier, dans un endroit clair mais sans soleil direct, et oubliez-les trois à cinq jours. Aucune terre, aucune eau, rien. La plaie doit sécher et former un cal, une fine pellicule translucide qui se durcit et devient blanchâtre.

Cette étape n’est pas facultative. Une feuille posée fraîchement coupée sur un terreau humide pourrit par la base en moins d’une semaine, et vous verrez apparaître une tache noire qui remonte. Le cal est la barrière qui empêche les champignons d’entrer pendant que les racines se forment. Par temps très humide, comptez plutôt une semaine.

Poser, surtout ne pas enfoncer

Remplissez une coupelle peu profonde d’un mélange léger : deux tiers de terreau et un tiers de sable grossier ou de perlite, ou tout simplement du terreau pour cactées. Tassez à peine, égalisez la surface. Posez ensuite les feuilles à plat dessus, la base tournée dans n’importe quelle direction, sans les enterrer.

C’est le contraire de ce que tout le monde fait spontanément. Une base plantée dans le substrat humide pourrit ; une base posée en surface reste au sec, émet ses racines à l’air libre, et celles-ci vont chercher l’humidité toutes seules en descendant vers le terreau. Vous pouvez, si vous voulez, orienter la base vers le bas en l’appuyant contre un petit caillou, mais ce n’est franchement pas nécessaire.

Arroser presque rien

Pendant les premières semaines, vaporisez très légèrement la surface du terreau tous les cinq à sept jours, juste de quoi le foncer sans le détremper. Les feuilles ne boivent pas encore : elles vivent sur leurs réserves et tout excès d’humidité ne sert qu’à nourrir les moisissures.

Quand les racines mesurent un bon centimètre et plongent dans le terreau, vous pouvez passer à un vrai arrosage léger, toujours en laissant sécher complètement entre deux. Placez la coupelle en lumière vive mais sans soleil brûlant derrière une vitre, qui cuirait les jeunes racines. Une fenêtre est ou une fenêtre sud voilée d’un rideau conviennent parfaitement.

La chronologie réelle, sans enjoliver

Ne comptez pas en jours mais en semaines, et acceptez que rien ne se voie pendant longtemps. Les étapes ci-dessous correspondent à ce que j’observe entre avril et septembre sur un rebord de fenêtre lumineux ; en hiver tout ralentit énormément, et une feuille mise à cicatriser en novembre peut ne rien faire jusqu’en mars sans être morte pour autant.

  • Deux à quatre semaines : des racines roses ou blanches sortent de la base et plongent vers le terreau.
  • Trois à sept semaines : un bourgeon apparaît, minuscule rosette pas plus grosse qu’une tête d’épingle.
  • Trois mois : une plantule d’un à deux centimètres, encore accrochée à sa feuille mère.
  • Un an : une petite plante de cinq à huit centimètres, prête à être rempotée seule.

Pourquoi certaines feuilles ne donnent rien

Trois causes reviennent tout le temps : une base abîmée au prélèvement, un excès d’eau qui a fait pourrir la feuille, et le manque de lumière qui bloque tout. Il y a aussi une part d’aléatoire que personne ne maîtrise. Certaines feuilles font des racines magnifiques et jamais de bourgeon, et resteront ainsi indéfiniment, sans rien produire de plus.

Une feuille qui ramollit d’un coup, devient translucide et brunit à la base est perdue : retirez-la. Une feuille qui reste ferme mais ne fait rien depuis deux mois, en revanche, mérite encore de la patience. J’en ai vu démarrer au bout de quatorze semaines.

De la feuille à l’arbre, comptez en années

Soyons honnêtes sur le calendrier. Une feuille donne une plante présentable en pot de 8 centimètres au bout d’un an et demi à deux ans. Un sujet ramifié, avec un tronc visible et cette silhouette de petit arbre qui fait tout le charme de l’espèce, demande cinq à dix ans selon la lumière et la régularité des soins.

Vous pouvez accélérer un peu en pinçant les extrémités des tiges dès que la plante atteint une quinzaine de centimètres : chaque pincement provoque deux ramifications, et c’est ce qui épaissit la silhouette. Le tronc, lui, ne se force pas. Il s’épaissit avec le temps, la lumière et une certaine sobriété d’arrosage, et rien d’autre.

Le conseil de Sophie. Prélevez cinq feuilles d’un coup et posez-les sur la même coupelle : vous n’aurez pas plus de travail, et vous serez sûre d’en avoir au moins trois qui partent.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

Une question, un retour du jardin ?

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.