On les voit partout depuis quelques années : des bulbes d’amaryllis enrobés d’une couche de cire lisse, dorée, rouge ou argentée, posés sur une table sans pot ni terre, sans arrosage. La promesse est vraie, la plante fleurit vraiment. Ce qu’on ne dit pas, c’est ce qui se passe après, et pourquoi la plupart de ces bulbes finissent à la poubelle en février.
Comment un bulbe peut fleurir sans eau ni terre
Un bulbe d’amaryllis, botaniquement un Hippeastrum, est un organe de réserve considérable. Chez les gros calibres vendus pour la cire, il mesure 30 à 36 cm de circonférence et contient déjà, tout formé, un ou deux boutons floraux entourés de plusieurs couches d’écailles gorgées d’eau et de sucres.
Il n’a besoin de rien d’autre pour fleurir. La chaleur d’une pièce à 20 °C suffit à réveiller le bourgeon, qui monte à 50 cm et ouvre quatre grandes fleurs en puisant uniquement dans le stock du bulbe. C’est spectaculaire, et c’est aussi un aller simple.
Ce que la production fait subir au bulbe
Avant l’enrobage, le bulbe est nettoyé et ses racines sont coupées à ras. C’est indispensable, sinon la cire ne tiendrait pas et le résultat ne serait pas lisse. On lui retire donc, d’un coup de couteau, l’organe qui lui permettrait de se réalimenter.
Ensuite il est trempé dans une paraffine colorée qui enrobe tout sauf la pointe. Beaucoup de modèles reçoivent en plus un disque ou un ressort en fil de fer collé sous le plateau racinaire pour tenir debout, c’est-à-dire pile à l’endroit d’où devraient repartir les racines.
Pourquoi la survie est très compromise
Trois obstacles se cumulent, et c’est leur addition qui condamne la plante. D’abord l’absence de racines, qui met le bulbe dans l’incapacité d’absorber quoi que ce soit. Ensuite la cire, imperméable, qui bloque les échanges gazeux sur toute la surface et empêche mécaniquement les nouvelles racines de sortir. Enfin le fil ou le disque métallique, qui verrouille le plateau racinaire.
Résultat : le bulbe fleurit, s’épuise, et n’a aucun moyen de reconstituer ses réserves. Il ne peut pas non plus fabriquer de feuilles utiles, puisqu’un feuillage sans racines ne sert à rien. Au bout de six à huit semaines, sous la cire, il commence à ramollir. Beaucoup finissent en pourriture molle et odorante, dissimulée par l’enrobage jusqu’à ce qu’on y touche.
Le sauvetage est possible, mais il prend deux ans
Si vous voulez tenter le coup, agissez dès que la dernière fleur est fanée, sans attendre. Coupez d’abord la hampe florale à cinq centimètres au-dessus du bulbe, puis attaquez-vous à la cire. Elle s’enlève à la main quand on la casse en petites plaques, parfois plus facilement après avoir posé le bulbe dix minutes dans une pièce fraîche.
Voici l’ordre des opérations qui me réussit :
- casser la cire par plaques en partant du haut, sans jamais glisser un outil coupant entre la cire et les écailles ;
- retirer le disque ou le ressort métallique de dessous, en tournant plutôt qu’en tirant ;
- gratter délicatement les résidus collés au plateau racinaire, à l’ongle ou à la brosse à dents sèche ;
- inspecter le dessous : s’il est ferme et clair, il y a de l’espoir ; s’il est brun, mou ou spongieux, arrêtez-vous là ;
- planter aussitôt dans un pot juste plus large que le bulbe, en laissant le tiers supérieur hors du terreau.
Le pot et le substrat comptent beaucoup
Un Hippeastrum déteste avoir les pieds au large et à l’humide. Prenez un pot dont le diamètre dépasse celui du bulbe de deux centimètres seulement, de préférence en terre cuite, avec un trou de drainage franc. Un mélange de terreau et d’un tiers de sable grossier ou de perlite convient parfaitement.
Le point crucial est la profondeur : le tiers supérieur du bulbe, avec le collet, doit rester à l’air libre. Enterré jusqu’au cou, il pourrit presque à coup sûr, surtout les premières semaines où il n’a pas de racines pour consommer l’eau du pot.
Les premières semaines, arrosez presque rien
C’est le moment le plus délicat. Un bulbe sans racines ne boit pas, donc toute l’eau que vous apportez reste dans le terreau et macère contre lui. Contentez-vous d’humidifier légèrement le pourtour du pot une fois par semaine, avec un verre d’eau tiède, sans jamais mouiller le sommet du bulbe.
Placez-le au chaud, entre 20 et 23 °C, en pleine lumière. Les racines mettent en général trois à six semaines à démarrer, et vous le saurez au premier signe visible : une feuille en lanière qui pointe au collet. À partir de là seulement, vous pouvez arroser normalement, c’est-à-dire abondamment puis laisser sécher la surface.
Une année entière consacrée aux feuilles
Une fois lancé, votre objectif n’est plus la fleur mais le feuillage. Chaque feuille produite reconstitue les écailles du bulbe, et un Hippeastrum a besoin d’au moins quatre à six grandes feuilles saines dans l’année pour espérer refleurir. Sortez-le dehors de mi-mai à septembre, à mi-ombre, enterré dans son pot au potager ou posé sur une terrasse.
Nourrissez-le sérieusement : un engrais liquide riche en potasse, tous les quinze jours d’avril à août. Sans cette année de reconstitution, il n’y aura rien. C’est la raison pour laquelle un bulbe ciré sauvé refleurit rarement l’hiver suivant, mais plutôt le deuxième ou le troisième, et souvent avec une seule hampe au lieu de deux.
Le repos sec, l’étape que tout le monde oublie
Fin septembre, arrêtez complètement les arrosages et rentrez le pot dans un local frais et sombre, autour de 13 à 15 °C. Les feuilles vont jaunir : laissez-les jaunir entièrement avant de les couper au ras. Ce repos doit durer huit à dix semaines, sans une goutte d’eau.
Fin novembre, remontez le pot au chaud et à la lumière, remplacez le premier centimètre de terreau et donnez un premier arrosage. Si le bulbe a bien travaillé, une hampe sort en quatre à six semaines. Sans ce passage au frais et au sec, il reste en végétation et ne fleurit pas.
Ce que j’achète plutôt, à prix égal
Un bulbe d’amaryllis nu de bon calibre coûte souvent moins cher qu’un bulbe ciré, et il arrive avec son plateau racinaire intact. Planté dans un pot de terre cuite avec un peu de terreau, il fleurit tout aussi bien la première année, et il recommence chaque hiver pendant dix, quinze, parfois vingt ans. Le mien a été acheté en 2016 et me donne deux hampes chaque janvier.
Cela ne veut pas dire que la version cirée n’a aucun intérêt : comme cadeau à poser sur un bureau, sans terre ni soucoupe, elle remplit sa fonction. Considérez-la pour ce qu’elle est, un bouquet à durée un peu plus longue. Une réserve pour finir : le bulbe d’Hippeastrum contient des alcaloïdes irritants et ne se consomme en aucun cas. Posé nu sur une table basse, il ressemble un peu trop à un objet manipulable, alors gardez-le hors de portée des enfants et d’un chat qui grignote les feuilles, et appelez un vétérinaire ou un centre antipoison en cas d’ingestion.
Le conseil de Sophie. Si on vous offre une amaryllis cirée, retirez la cire et le fil de fer dès la fin de la floraison, sans attendre le mois de mars : chaque semaine passée sous l’enrobage réduit vos chances de la sauver.

