Un ananas à partir de la couronne : 2 ans de patience, un vrai fruit à la clé

Un ananas à partir de la couronne : 2 ans de patience, un vrai fruit à la clé

Une couronne d’ananas posée sur le plan de travail, c’est une plante entière qui attend, et neuf fois sur dix elle finit au compost. J’ai tenté l’expérience il y a trois ans sans y croire une seconde, et j’ai fini par récolter un fruit de 900 grammes dans ma véranda au bout de deux ans et demi. Rien de miraculeux là-dedans : une suite de gestes très simples, beaucoup de lenteur, et deux ou trois erreurs à ne surtout pas commettre au tout début.

Choisir sa couronne avant même d’acheter le fruit

Tout se joue au magasin, et personne ne regarde le bon endroit. Le bourgeon qui va redémarrer se trouve au cœur de la touffe de feuilles : si ce cœur est brun, mou ou desséché, la couronne est déjà morte et aucun soin ne la ramènera. Je tire doucement sur une feuille centrale ; si elle vient toute seule, sans la moindre résistance, je repose le fruit et j’en prends un autre.

Méfiez-vous aussi des ananas sortis d’un rayon réfrigéré. C’est une plante tropicale qui souffre dès 7 °C et qui garde des dégâts invisibles après trois semaines passées à 4 °C : les feuilles semblent correctes, mais le tissu conducteur est mort. Des feuilles vert franc, souples, sans taches noires ni zones translucides à la base, restent le meilleur indice qu’il y a encore de la vie là-dedans.

Détacher la couronne sans laisser un gramme de pulpe

Le couteau n’est pas obligatoire et je m’en passe désormais complètement. Je saisis la touffe à pleine main, je tourne d’un quart de tour ferme en tirant vers le haut : la couronne se détache avec un petit cône de tige blanche, propre, sans une miette de chair. C’est la manière la plus sûre d’éviter le problème numéro un de cette bouture.

Ce problème, c’est le sucre. La moindre trace de pulpe laissée à la base fermente en quarante-huit heures, attire les bactéries et transforme le pied en bouillie brune avant que la moindre racine ait eu le temps d’apparaître. Si vous avez coupé au couteau, recoupez à ras jusqu’à ne plus voir la moindre zone jaune translucide, puis rincez à l’eau claire et essuyez soigneusement.

Dénuder deux à trois centimètres de tige

C’est l’étape que presque personne ne fait, et c’est pourtant elle qui change tout. Je retire une quinzaine à une vingtaine de feuilles du bas, une par une, en tirant vers le bas et légèrement en torsion. Elles se détachent en laissant de petites cicatrices claires alignées en spirale, et souvent quelques points beiges en relief : ce sont des ébauches de racines déjà formées, prêtes à partir.

L’objectif est d’obtenir 2 à 3 cm de tige nue. Toute feuille qui trempera ensuite dans l’eau ou dans le terreau humide finira par pourrir, et cette pourriture remonte inexorablement vers le cœur. En dénudant, on met les futures racines au contact de l’humidité tout en gardant le feuillage parfaitement au sec, ce qui est exactement le partage qu’il faut.

Laisser cicatriser trois à sept jours

Une couronne fraîchement détachée est une plaie ouverte, rien d’autre. Je la pose à plat sur une grille, ou suspendue tête en bas, dans une pièce sèche et ombragée, entre 18 et 25 °C, pendant trois à sept jours selon l’humidité ambiante. La base doit devenir sèche au toucher, un peu liégeuse, légèrement rétractée et grisâtre sur la tranche.

Cette attente ne fait rien perdre : la plante vit sur les réserves d’eau de ses feuilles épaisses et ne bouge quasiment pas pendant ce temps. En revanche, une couronne mise à tremper le soir même a beaucoup plus de risques de tourner. Sur mes essais successifs, c’est le seul geste qui a fait passer mon taux de réussite d’une fois sur trois à presque systématique.

Eau ou terreau : les deux marchent, l’un est plus sûr

L’enracinement dans l’eau est spectaculaire et rassurant, parce qu’on voit les racines sortir jour après jour. Il faut un verre étroit et opaque, seulement la tige immergée sur 2 cm, les feuilles franchement au-dessus du niveau, et un changement d’eau tous les deux à trois jours. Comptez trois à six semaines, et repiquez quand les racines atteignent 3 cm.

Je plante désormais directement en terreau, et c’est nettement plus fiable. Les racines formées dans l’eau sont fragiles, cassantes, et une bonne partie meurt au repiquage, alors que celles nées dans le substrat sont opérationnelles immédiatement. Le pot part dans un coin lumineux et chaud, on arrose une fois légèrement, et on oublie pendant un mois sans y toucher.

Le pot et le mélange des débuts

Un pot de 13 à 15 cm de diamètre suffit largement la première année. L’ananas a un système racinaire modeste et superficiel, et un contenant trop grand reste humide bien trop longtemps entre deux arrosages. Le mélange doit drainer vite et rester légèrement acide, car cette plante pousse à l’état sauvage dans des sols pauvres, sableux et bien ressuyés.

  • deux tiers de terreau ordinaire pour un tiers de sable grossier ou de perlite
  • une poignée de terre de bruyère pour l’acidité, pas davantage
  • un pot percé, et surtout pas de soucoupe qu’on laisse pleine en permanence
  • enfoncer la tige nue jusqu’à la base des premières feuilles, puis tasser fermement autour

La lumière et la chaleur décident de tout

C’est le vrai facteur limitant sous nos latitudes, bien plus que la technique de bouturage. Il faut le maximum de lumière directe possible : plein sud derrière une vitre, ou dehors de juin à septembre après une acclimatation progressive d’une semaine à l’ombre. Une couronne posée à deux mètres d’une fenêtre survit, s’étiole doucement et ne fera jamais de fruit.

Côté température, la croissance s’arrête sous 15 °C et les dégâts du froid commencent vers 7 °C. Chez moi, la plante passe l’hiver en véranda hors gel, entre 12 et 18 °C, avec un arrosage très réduit et aucun engrais. Un salon chauffé à 20 °C convient aussi parfaitement, à condition d’être placé devant la fenêtre la plus lumineuse du logement.

Arroser un ananas sans le faire pourrir

C’est une plante à métabolisme CAM, cousine des broméliacées : elle stocke l’eau dans ses feuilles épaisses et supporte très bien la sécheresse, beaucoup moins l’excès. J’arrose quand les trois premiers centimètres de substrat sont secs au doigt, soit tous les huit à dix jours en été, et seulement toutes les trois semaines en hiver.

On lit souvent qu’il faut remplir le cœur de la rosette, comme pour les broméliacées ornementales. En pleine chaleur et à l’extérieur, pourquoi pas ; en intérieur, dans une pièce fraîche et peu ventilée, cette eau stagnante fait pourrir le cœur et tue la plante en quelques semaines. En cas de doute, arrosez le substrat et laissez la rosette sèche.

Deux années de croissance avant d’espérer quoi que ce soit

La première année, la plante s’installe et fait peu de chose de visible : les feuilles d’origine jaunissent une à une et sont remplacées par des feuilles plus larges, plus rigides, mieux dressées. La deuxième année, la croissance s’accélère nettement et la rosette peut atteindre 60 à 80 cm de diamètre. Je rempote une fois par an, en avril, avec 3 à 5 cm de plus.

Un engrais liquide équilibré toutes les trois semaines d’avril à septembre suffit largement, et rien du tout d’octobre à mars. Une plante qui n’a pas atteint une trentaine de feuilles adultes ne fleurira pas, quoi qu’on lui fasse : la taille de la rosette est la condition d’entrée, pas la patience seule. Inutile d’essayer de forcer un sujet trop jeune.

Provoquer la floraison avec une pomme

Quand la rosette est large et bien nourrie, on peut forcer la mise à fleur au lieu d’attendre le bon vouloir de la plante. L’ananas réagit à l’éthylène, ce gaz que dégagent les fruits mûrs. J’enferme donc la plante entière avec deux pommes bien mûres dans un grand sac plastique, à l’abri du soleil direct, pendant cinq à sept jours, puis je retire tout.

L’inflorescence rouge apparaît au centre de la rosette six à dix semaines plus tard, et le fruit met ensuite encore cinq à six mois à grossir puis à jaunir. Il sera petit, entre 600 g et 1 kg, mais franchement plus parfumé que ceux du commerce cueillis verts. La plante mère meurt ensuite lentement en produisant des rejets à sa base.

Le conseil de Sophie. Ne jetez surtout pas la plante après la récolte : détachez les rejets de 20 cm formés à la base, plantez-les aussitôt, et vous gagnerez près d’un an sur le cycle suivant.

Sophie Lemoine
Sophie Lemoine

Je cultive 180 m² de potager en Anjou, sans engrais de synthèse, et je raconte ici ce qui marche vraiment — y compris mes ratés.

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