Ma grand-mère n’a jamais acheté un seul géranium de sa vie. Chaque fin octobre, elle arrachait ses balconnières, secouait la terre des racines, et descendait les pieds nus à la cave, suspendus tête en bas à une ficelle. Au printemps, elle les rempotait et ça repartait. J’ai refait exactement ça pendant six hivers, et je n’ai jamais perdu plus d’un pied sur dix.
D’abord, sachez ce que vous avez en main
Le mot géranium désigne deux choses très différentes, et la confusion coûte cher. Les géraniums de balconnière, ceux à fleurs rouges, roses ou blanches en gros bouquets, sont des Pelargonium, originaires d’Afrique du Sud. Ils ne supportent pas le gel et meurent à -2 °C.
Les vrais Geranium, dits vivaces, sont les becs-de-grue de nos jardins, à petites fleurs plates mauves ou bleues, parfaitement rustiques et qui restent en terre toute l’année. La méthode décrite ici concerne uniquement les Pelargonium. Si votre plante passe déjà l’hiver dehors sans broncher, ne touchez à rien.
Pourquoi la méthode racines nues fonctionne
Un Pelargonium n’est pas une plante annuelle : c’est un sous-arbrisseau qui vit plusieurs années dans son pays d’origine. Ses tiges sont semi-succulentes, épaisses et gorgées d’eau, et ses racines charnues stockent elles aussi des réserves. Il est donc capable de traverser une saison sèche à l’arrêt complet.
L’hivernage à sec exploite exactement cette faculté. Privée d’eau, de lumière et de chaleur, la plante se met en dormance, vit sur ses réserves et attend. Elle perd ses feuilles, ses tiges se durcissent, elle a l’air morte. Elle ne l’est pas : au premier arrosage de février, les yeux dormants sur les tiges se réveillent.
Le bon moment pour arracher
Attendez les premières nuits fraîches, qui déclenchent l’entrée en dormance, mais surtout n’attendez pas la première gelée. En Anjou, je m’y prends entre le 15 et le 31 octobre. Le repère fiable est la météo : dès qu’on annonce une nuit à 2 °C ou moins, il faut agir, car sur un balcon exposé la température au ras des pots descend souvent deux degrés plus bas que celle annoncée.
Choisissez une journée sèche : une plante rentrée trempée moisit beaucoup plus facilement. Sinon, laissez les pieds sécher à l’air quelques heures avant de les descendre.
L’arrachage et la taille, geste par geste
Sortez le pied de sa jardinière en tirant par la base des tiges, puis secouez la motte pour faire tomber l’essentiel de la terre. Les racines n’ont pas besoin d’être nettoyées à l’eau : un peu de terre sèche accrochée ne gêne pas, elle protège même un peu.
Ensuite, taillez sans état d’âme :
- rabattez chaque tige à 15 ou 20 cm, en coupant juste au-dessus d’un œil ;
- supprimez toutes les feuilles, même vertes, car ce sont elles qui pourrissent en premier ;
- retirez toutes les fleurs et les boutons restants ;
- coupez les racines les plus longues pour ne garder qu’une motte compacte de dix centimètres ;
- éliminez immédiatement toute tige tachée de brun ou molle à la pression.
Où les stocker, et à quelle température
L’idéal est un local hors gel, sombre ou en pénombre, entre 5 et 10 °C : une cave saine, un cellier, un garage non chauffé, une buanderie contre un mur nord. En dessous de 2 °C le risque de gel devient réel, au-dessus de 12 °C la plante ne dort pas vraiment, s’étiole et s’épuise.
Deux méthodes se valent : suspendus tête en bas par une ficelle nouée aux tiges, comme le faisait ma grand-mère, ou couchés à plat dans un cageot en bois, racines recouvertes d’un peu de terre sèche. Je pratique la seconde, plus commode quand on a vingt pieds.
Le contrôle mensuel, indispensable
Une fois par mois, descendez voir. Vous cherchez deux problèmes opposés. Le premier est la pourriture : une tige noircie, molle, avec parfois un feutrage gris de botrytis. Coupez-la immédiatement dans le bois sain et aérez le local.
Le second est le dessèchement excessif, quand la cave est trop sèche et chauffée par une chaudière : les tiges se ratatinent, se creusent en gouttière et deviennent cassantes. Dans ce cas, trempez les racines dans l’eau tiède pendant une à deux heures, laissez égoutter complètement, et remettez en place. Deux trempages sur tout l’hiver suffisent largement.
Le réveil de février
Vers la fin février ou début mars, remontez les pieds à la lumière. Retaillez d’abord chaque tige de quelques centimètres, jusqu’à trouver du vert franc à l’intérieur : tout ce qui est brun et sec au cœur doit partir. Rempotez ensuite dans un pot pas trop grand, avec du terreau neuf mélangé à un tiers de compost.
Arrosez une bonne fois, puis très modérément pendant trois semaines, le temps que les racines repartent. Installez le tout à 12-15 °C devant une fenêtre lumineuse. Les premiers bourgeons apparaissent en une quinzaine de jours. Passez à un arrosage normal quand les feuilles sont franchement développées, et commencez l’engrais mi-avril seulement.
La sortie au jardin, sans se presser
Ne sortez pas les pots au premier beau jour de mars : une nuit à -1 °C ruine un mois de travail. En Anjou je sors mes géraniums vers le 10 ou le 15 mai, après les dernières gelées, en les acclimatant progressivement une semaine à l’ombre avant le plein soleil.
Un pied hiverné a un avantage net sur un plant acheté : sa souche est ligneuse, ses racines sont puissantes, et il fleurit plus tôt et plus abondamment. Au bout de trois ou quatre hivers, les tiges deviennent épaisses comme un doigt.
Le bouturage, l’assurance à prendre en septembre
Même avec une bonne cave, je conseille de doubler la mise. En septembre, prélevez des boutures de tête de 8 à 10 cm sous un nœud, retirez les feuilles du bas et les boutons, et laissez la coupe sécher deux heures à l’air libre avant de la piquer dans un mélange sableux à peine humide.
Ils s’enracinent en trois à quatre semaines, sans hormone et surtout sans cloche : l’excès d’humidité les fait pourrir plus souvent qu’il ne les aide. Vous obtenez de jeunes plants qui passent l’hiver sur une fenêtre fraîche.
Les cas où cette méthode ne convient pas
Si vous n’avez ni cave ni garage, la version racines nues est risquée : un appartement chauffé à 20 °C ne permet pas la dormance. Dans ce cas, gardez les plantes en pot, rabattues de moitié, dans la pièce la plus fraîche et la plus lumineuse possible, avec un arrosage tous les quinze à vingt jours.
Les géraniums lierres, à tiges retombantes, se prêtent moins bien à l’arrachage complet que les zonales à feuilles rondes : je les hiverne en pot, taillés court. Les géraniums odorants aussi.
Le conseil de Sophie. Écrivez la couleur de chaque pied au marqueur sur une étiquette attachée à la ficelle avant de descendre à la cave : en février, tous les squelettes se ressemblent et on replante n’importe comment.

