Après la mangue capricieuse et le litchi pressé, le kiwi est un soulagement. Ses graines n’ont pas de coque à ouvrir, pas de dormance profonde à briser, et elles lèvent en une dizaine de jours avec un peu de chaleur. C’est le semis que je propose toujours à quelqu’un qui veut essayer une graine de fruit pour la première fois. Reste une question à régler avant de s’enthousiasmer : ce que vous obtiendrez au bout de cinq ans.
Des graines minuscules mais faciles
Un kiwi contient entre huit cents et mille cinq cents graines noires, à peine plus grosses qu’un grain de sable. Elles n’ont pas d’enveloppe dure, pas d’inhibiteur puissant, et leur pouvoir germinatif reste bon plusieurs mois si elles sont conservées au sec. À l’inverse de la mangue et du litchi, vous pouvez donc les récupérer sans urgence.
Leur seule difficulté est leur taille. Tout se joue au millimètre : semées trop profond, elles n’atteignent jamais la surface ; arrosées trop fort, elles se retrouvent lessivées au fond du godet. La technique consiste donc surtout à travailler délicatement, pas à ruser avec la biologie.
Extraire les graines proprement
Prenez un kiwi bien mûr, souple sous le doigt. Coupez-le en deux, prélevez la pulpe centrale à la petite cuillère, et écrasez-la dans un bol avec un peu d’eau tiède. Laissez reposer dix minutes : la chair se délite et les graines tombent au fond.
Versez le tout dans une passoire à mailles très fines, rincez abondamment sous le robinet en frottant du bout des doigts jusqu’à obtenir des graines propres qui ne collent plus entre elles. Étalez-les sur un papier absorbant et laissez sécher vingt-quatre heures. Ce rinçage n’est pas cosmétique : la pulpe contient des inhibiteurs et surtout des sucres qui font moisir tout le semis.
Faut-il un passage au froid
Le kiwi n’exige pas de stratification, et beaucoup de gens obtiennent d’excellentes levées sans. Cela dit, deux à trois semaines au réfrigérateur, entre les plis d’un essuie-tout légèrement humide dans un sachet entrouvert, améliorent nettement l’homogénéité : les graines lèvent alors toutes en même temps au lieu de s’étaler sur un mois.
Si vous choisissez cette voie, surveillez le sachet chaque semaine et rincez à la moindre trace de moisissure. Et n’allez pas au-delà d’un mois, ce serait inutile. Pour un premier essai, franchement, semez directement : le kiwi germe déjà très bien sans qu’on l’y aide.
Semer en surface, sans enterrer
Remplissez une petite caissette d’un terreau de semis très fin, tamisé, légèrement tassé et arrosé à l’avance. Répartissez les graines à la surface, en les laissant tomber depuis une feuille de papier pliée en gouttière. Ne les enterrez pas : recouvrez-les au mieux d’un ou deux millimètres de terreau tamisé, ou de rien du tout.
Arrosez uniquement par le bas, en posant la caissette dans une soucoupe d’eau pendant quelques minutes, ou au vaporisateur en brume fine. Un arrosoir, même à pomme, déplace les graines et les enfonce. Couvrez ensuite d’un couvercle transparent ou d’un film pour garder l’humidité constante.
Chaleur, lumière et patience courte
Visez vingt à vingt-cinq degrés. La germination commence au bout de sept à quinze jours et s’étale un peu ensuite. Placez la caissette en pleine lumière dès le semis, car les graines de kiwi germent mieux à la lumière : ce n’est pas un semis qu’on met dans un placard.
Dès que les premières pousses apparaissent, entrouvrez le couvercle chaque jour un peu plus, sur une semaine, puis retirez-le. Les plantules sortent minuscules, avec deux cotylédons ronds d’un millimètre. C’est le stade le plus fragile : un oubli d’arrosage d’une journée en plein soleil les grille toutes.
La fonte des semis, l’ennemi numéro un
Ces plantules microscopiques sont très sensibles à la fonte des semis, ce champignon qui étrangle la tige au ras du terreau et couche les plants du jour au lendemain. La prévention se joue sur quelques gestes simples, et il n’existe pas de rattrapage une fois que c’est parti :
- utilisez un terreau de semis neuf, pas de la terre du jardin ni du terreau ouvert depuis un an
- arrosez le matin et laissez la surface ressuyer entre deux apports
- aérez tous les jours dès la levée, l’air confiné est le facteur déclenchant
- semez clair, une pincée suffit pour une caissette, plutôt qu’un tapis de graines serrées
- retirez immédiatement le moindre plant couché, avec le terreau autour
Repiquer au bon moment
Attendez que les plantules aient deux vraies feuilles, au-delà des cotylédons, ce qui prend en général quatre à six semaines. Repiquez alors une par une dans des godets de sept centimètres, en les saisissant par une feuille et jamais par la tige, et en soulevant la motte avec une étiquette en plastique ou un crayon.
Les jeunes kiwis poussent ensuite honnêtement vite, dix à trente centimètres la première saison. Ils passent l’été dehors à mi-ombre. Le premier hiver, protégez-les : ils sont bien moins résistants au froid que les plants adultes et un pot gelé à cœur les tue. Un châssis froid ou un coin abrité contre la maison suffit largement.
La question qui change tout : mâle ou femelle
Le kiwi, Actinidia deliciosa, est une espèce dioïque : il y a des pieds mâles et des pieds femelles, et seuls les femelles portent des fruits, à condition qu’un mâle fleurisse à proximité. Or rien, absolument rien dans une plantule, ne permet de savoir de quel sexe elle est. Il faut attendre la première floraison, soit trois à cinq ans, parfois davantage.
Sur un semis, la répartition est grossièrement de moitié-moitié. Autrement dit, un plant pris au hasard a une chance sur deux de ne jamais rien produire. Il faut compter un mâle pour cinq ou six femelles pour une bonne pollinisation, ce qui signifie qu’un semis de dix plants suivi pendant cinq ans laisse en général deux ou trois plants réellement utiles. C’est pour cette raison que les kiwis vendus en jardinerie sont bouturés et étiquetés par sexe.
La place que réclame une liane de kiwi
Ne sous-estimez pas la vigueur de la plante. Un kiwi adulte couvre facilement quinze à vingt mètres carrés et pèse lourd : il lui faut une pergola solide en poteaux et fil de fer tendu, pas un treillage de balcon. Prévoyez trois à quatre mètres de développement par pied et une taille annuelle en hiver, sinon la liane devient un enchevêtrement improductif.
Côté climat, l’Anjou lui convient très bien, et la vallée de la Loire en produit d’ailleurs commercialement. Un pied établi supporte des froids de l’ordre de moins douze à moins quinze degrés, mais les jeunes pousses sont détruites dès moins deux degrés au printemps. Une gelée tardive d’avril peut donc coûter une récolte entière sur un sujet parfaitement rustique par ailleurs.
Ce que le semis apporte quand même
Si vous acceptez de ne pas savoir avant cinq ans, le semis reste très intéressant. Il donne des plants francs de pied, robustes, adaptés à votre sol, qui font d’excellents porte-greffes pour une variété femelle nommée que vous grefferez plus tard en fente ou en écusson. C’est même la manière la plus économique de monter une pergola de kiwis.
Et pour ceux qui veulent simplement la satisfaction de voir pousser une graine de fruit, c’est le meilleur candidat de toute cette rubrique : germination rapide, plantules jolies, croissance visible. Le kiwaï, sa petite cousine à fruits lisses, se sème exactement de la même façon et résiste, lui, à moins vingt-cinq degrés.
Le conseil de Sophie. Le conseil de Sophie : semez large et gardez dix plants au lieu de deux. Comme la moitié seront des mâles et qu’on ne le saura pas avant la floraison, un semis trop parcimonieux se solde presque toujours par une pergola sans fruits.

