Il y a une semaine de février où presque rien ne bouge au jardin, où le ciel est gris depuis vingt jours, et où une jardinière de crocus posée sur le rebord de fenêtre change complètement l’humeur du matin. Ce sont les bulbes les moins chers du catalogue, les plus faciles à réussir, et pourtant je vois très peu de balcons en accueillir. Voici comment je monte les miens chaque octobre.
Un corme, pas un bulbe
Ce que vous plantez n’est pas techniquement un bulbe mais un corme : une tige souterraine renflée, pleine et non feuilletée, entourée d’une tunique fibreuse. Contrairement au bulbe de tulipe qui disparaît, le corme de crocus se consomme entièrement chaque année et se reconstitue par-dessus l’ancien, en produisant en général plusieurs cormes de bonne taille.
Cette différence explique pourquoi les crocus se naturalisent si bien alors que les tulipes régressent. Un carré de crocus correctement conduit devient plus dense d’année en année. C’est aussi pourquoi ils remontent lentement vers la surface, chaque nouveau corme se formant au-dessus du précédent, et pourquoi il faut les planter un peu plus profond qu’on ne le croit.
Les espèces qui fleurissent vraiment en février
Tous les crocus ne sont pas précoces. Si vous voulez de la fleur en février, choisissez les petites espèces botaniques plutôt que les gros hybrides hollandais. Crocus tommasinianus, mauve pâle et très naturalisant, ouvre souvent dès la fin janvier chez moi. Crocus chrysanthus, jaune ou bleuté, suit dans la foulée en février.
Les gros Crocus vernus, ceux à fleurs larges vendus en sachets colorés, fleurissent trois à quatre semaines plus tard, généralement en mars. Ils sont spectaculaires mais ne rempliront pas le créneau de février. La bonne composition mélange les deux, ce qui donne six à sept semaines de floraison au lieu de trois.
Octobre, la fenêtre de plantation
Je plante mes crocus entre le début et la fin octobre. Plus tôt, en septembre, la terre est encore chaude et les cormes peuvent démarrer trop vite. Plus tard, en décembre, il reste assez de froid pour la vernalisation mais l’enracinement est plus lent et la floraison décalée de deux ou trois semaines.
Les cormes achetés doivent être fermes, secs, sans moisissure ni point mou. Un corme ratatiné comme un raisin sec est mort, un corme légèrement ridé mais dur est parfaitement viable. À trois ou quatre euros les cinquante, il est raisonnable d’en acheter largement : c’est la densité qui fait l’effet, pas la qualité individuelle.
Profondeur et densité en jardinière
En pleine terre, on plante un crocus à huit centimètres de profondeur. En jardinière, je descends à six ou sept centimètres, ce qui laisse assez de substrat en dessous pour les racines dans un bac de vingt à vingt-cinq centimètres de haut. Plus superficiel, les cormes déchaussent et les fleurs se couchent.
La densité fait tout. Dans une jardinière standard de soixante centimètres, je mets entre quarante et soixante cormes, espacés de trois à quatre centimètres, en quinconce sur deux rangs décalés. C’est trois à quatre fois plus serré qu’en pleine terre, et c’est ce qui produit le tapis compact qu’on voit sur les photos. Quinze crocus dans une jardinière donnent une impression de plantation ratée.
Le mélange qui évite la pourriture
Le crocus vient de terrains secs et caillouteux du pourtour méditerranéen et des Balkans. Il déteste l’eau stagnante en hiver, et c’est la seule façon sérieuse de le perdre. Je prépare donc un mélange de deux tiers de terreau et d’un tiers de sable grossier ou de pouzzolane, et je m’assure que la jardinière est largement percée.
Je ne mets pas d’engrais à la plantation. Le corme contient tout ce qu’il faut pour la première année, et un substrat trop riche favorise le feuillage au détriment de la fleur. En revanche, si je compte garder la jardinière plusieurs saisons, je donne un engrais pauvre en azote au moment de la floraison, quand les feuilles commencent à travailler.
Les voleurs de cormes
Le crocus a un ennemi sérieux et deux ennemis mineurs. Les cormes sont comestibles pour les rongeurs et ils les repèrent très bien, y compris dans les jardinières en hauteur. Voici les parades que j’utilise et qui fonctionnent.
- Contre les mulots et les écureuils : un morceau de grillage à mailles de treize millimètres posé à plat sur le substrat après plantation, retiré en janvier.
- Contre les oiseaux, moineaux surtout, qui déchirent les fleurs jaunes en priorité : quelques branchages fins posés sur la jardinière pendant la floraison.
- Contre le déchaussement par le gel et la pluie : un centimètre de gravier fin ou de compost en surface, qui stabilise et draine.
Neige, gel, fleurs fermées
Une jardinière de crocus sous cinq centimètres de neige n’a aucun problème. Les fleurs et le feuillage supportent le gel sans dommage visible ; ils sont adaptés à la montagne et à des printemps très rudes. Ce qui les tue, encore une fois, c’est un substrat gorgé d’eau qui gèle et dégèle en boucle, pas la température de l’air.
Les fleurs se ferment en dessous de dix degrés environ, et par temps couvert. Cela surprend beaucoup de gens qui croient leur plantation ratée. Il suffit d’une éclaircie et de quelques degrés pour qu’elles s’ouvrent en grand en une demi-heure. Placez donc la jardinière là où le soleil du milieu de journée arrive, sinon vous ne verrez jamais les fleurs ouvertes.
Les abeilles de février
Les crocus sont l’une des toutes premières ressources en pollen de l’année, à un moment où les colonies d’abeilles sortent affamées lors des premières journées douces. Un tapis de crocus en fleur au soleil de midi bourdonne littéralement, y compris en ville et en cinquième étage.
Pour que cela serve à quelque chose, choisissez des variétés simples et non des formes doubles ou stériles, qui ne produisent ni pollen ni nectar accessibles. Les espèces botaniques sont d’ailleurs les meilleures sur ce plan, en plus d’être les plus précoces et les moins chères.
Après la floraison, six semaines de feuilles
Comme pour les narcisses, tout se joue après la fleur. Les fines feuilles à nervure blanche continuent de travailler pendant six à huit semaines et reconstituent les cormes de l’année suivante. Coupées en avril, elles condamnent la floraison suivante.
Je laisse donc la jardinière en place jusqu’à la mi-mai, en arrosant modérément quand le substrat est sec sur trois centimètres. Ce n’est pas très joli, mais je pose souvent la jardinière derrière un pot plus grand pendant cette période plutôt que de céder à la tentation du sécateur.
Ce que je fais l’été
Fin mai, quand le feuillage est sec, j’ai deux options. Soit je laisse la jardinière telle quelle dans un coin sec et à l’ombre, sans arroser du tout, et je la remets en place en janvier ; les crocus repartent très bien ainsi deux ou trois saisons. Soit je vide le bac, je récupère les cormes, je les sèche deux semaines et je les stocke au sec.
La deuxième solution est plus propre et permet de réutiliser la jardinière pour l’été. Elle a surtout un avantage : en triant, on découvre que quarante cormes plantés en sont devenus soixante-dix ou quatre-vingts. De quoi remplir un deuxième bac, ou en semer une poignée dans la pelouse, ce que je fais chaque année depuis cinq ans.
Le conseil de Sophie. Achetez au moins cinquante cormes pour une jardinière de soixante centimètres : la faute la plus fréquente n’est pas une erreur de culture, c’est de planter trop peu de crocus et de trouver le résultat décevant.

