La cacahuète est la plante la plus étonnante que j’aie mise au potager. Elle fleurit au-dessus du sol, puis sa fleur fécondée descend, s’enfonce dans la terre, et va fabriquer sa gousse sous terre, dans le noir. Ce n’est pas une racine ni un tubercule : c’est bien un fruit qui s’enterre lui-même. Et cela marche en Anjou, à condition de choisir les bonnes graines et de comprendre ce que cette plante demande vraiment.
Une légumineuse, pas une noix
Malgré son nom d’arachide et sa place au rayon des fruits secs, la cacahuète est une légumineuse, cousine du haricot et du pois. Elle en a tous les caractères : feuilles composées de quatre folioles, fleurs jaunes en forme de papillon, et surtout des nodosités sur les racines, ces petites boules rosées où des bactéries fixent l’azote de l’air.
Cela a une conséquence pratique immédiate. Une cacahuète n’a pas besoin d’engrais azoté ; elle en fabrique. Un excès d’azote, fumier frais ou engrais riche, lui donne un feuillage magnifique et presque aucune gousse. Elle réclame en revanche du phosphore, du potassium et surtout du calcium, sur lequel je reviens plus loin.
Il faut des cacahuètes crues, et c’est le vrai obstacle
Aucune cacahuète grillée ne germera jamais. La torréfaction tue l’embryon, et cela vaut aussi pour les produits vendus comme non salés mais qui ont subi un passage au four. Les cacahuètes du rayon apéritif sont donc à exclure sans exception, c’est la cause de neuf échecs sur dix.
Il vous faut des arachides crues, non traitées, idéalement encore dans leur coque. On en trouve dans les épiceries de produits du monde, dans les magasins bio en vrac, et parfois au rayon oiseaux, à condition de vérifier qu’elles ne sont pas traitées. Décortiquez-les seulement le jour du semis, en gardant intacte la fine pellicule rouge qui entoure la graine : une graine écorchée pourrit avant de lever.
Semer au chaud, en godet, dès avril
La cacahuète a besoin de cent vingt à cent cinquante jours sans gel. Sous notre climat, cela signifie qu’il faut lui donner de l’avance. Je sème vers la mi-avril en godets de neuf centimètres, deux graines par godet, à trois centimètres de profondeur, dans un terreau léger, et je les garde à vingt-deux ou vingt-cinq degrés.
La levée demande sept à quatorze jours. Ne repiquez dehors qu’après les Saints de Glace, quand la terre a atteint quinze à dix-huit degrés à cinq centimètres de profondeur, ce qui arrive rarement avant la fin mai chez moi. Une plantule mise en terre trop tôt reste bloquée un mois et ne rattrape jamais son retard.
Le sol : léger, sableux, sans cailloux
C’est le point qui décide de la récolte, plus que la chaleur. Après la fécondation, la fleur émet une tige rigide appelée gynophore, qui pousse vers le bas et doit percer le sol pour aller former la gousse à trois ou cinq centimètres de profondeur. Si le sol est compact, croûté ou caillouteux, le gynophore n’y arrive pas et se dessèche en l’air.
Sur une terre argileuse comme j’en ai une partie, la solution est simple : je plante les cacahuètes en butte, dans un mélange allégé avec du sable grossier et du compost bien mûr, sur vingt centimètres de hauteur. En terre de jardin lourde et non amendée, on obtient de belles plantes et deux gousses par pied, ce qui n’a aucun intérêt.
Espacer et butter
Plantez à trente ou quarante centimètres sur le rang, avec cinquante à soixante centimètres entre les rangs. La plante forme une touffe basse et étalée de trente centimètres de haut sur autant de large, qui a besoin de place autour d’elle : c’est cet espace de sol nu et meuble qui recevra les gynophores.
Quand les premières fleurs jaunes apparaissent, environ six semaines après la plantation, ramenez délicatement de la terre fine et meuble autour de la touffe sur quatre ou cinq centimètres, comme pour des pommes de terre. Et à partir de ce moment, ne binez plus : chaque coup de binette casse des gynophores en train de descendre.
L’eau, au bon moment
La cacahuète supporte assez bien la sécheresse, mais il y a une période où l’eau est décisive : les six à huit semaines qui suivent le début de la floraison, quand les gynophores descendent et que les gousses se forment. Un sol sec à ce stade fait avorter les gousses et divise la récolte par trois.
En revanche, il faut nettement réduire l’arrosage dans les trois ou quatre dernières semaines, quand le feuillage commence à jaunir. Un sol détrempé en fin de cycle fait germer les graines dans leur gousse ou les fait pourrir. Le calendrier est donc : sec au début, généreux pendant la floraison, sec à la fin.
Le calcium, l’ingrédient qu’on oublie
Fait peu connu mais bien établi : la gousse d’arachide absorbe son calcium directement par sa paroi, dans le sol qui l’entoure, et non par les racines. Un sol pauvre en calcium donne donc des gousses vides, ce que les producteurs appellent des pops, alors que la plante paraît en pleine forme.
Si votre terre est acide ou très sableuse, incorporez du gypse ou de la coquille d’huître broyée dans les dix premiers centimètres au moment de la plantation, autour de l’emplacement des touffes. Sur les sols calcaires de l’Anjou, la question ne se pose généralement pas. Un simple apport de cendre de bois tamisée, à dose modérée, aide aussi.
Récolter au bon moment
La récolte se juge sur le feuillage et sur le calendrier : quand les feuilles jaunissent franchement, cent trente à cent cinquante jours après le semis, en général fin septembre ou début octobre, et impérativement avant la première vraie gelée. Sacrifiez un pied pour vérifier : les gousses doivent être bien remplies et l’intérieur de la coque veiné de brun.
Arrachez la touffe entière à la fourche-bêche, en dégageant largement pour ne pas laisser la moitié des gousses en terre. Secouez la terre sans laver, et suspendez la plante entière tête en bas dans un endroit sec, aéré et à l’abri, garage ou grenier, pendant deux à trois semaines. Les gousses achèvent leur maturation pendant ce séchage, qui n’est pas facultatif.
Ce qu’on peut espérer récolter
Soyons honnêtes sur les ordres de grandeur, d’après mes récoltes et celles de voisins qui s’y sont mis. Une dizaine de pieds bien conduits donnent de quoi remplir un bol, pas de quoi faire des provisions : c’est une culture d’émerveillement plus que de rendement sous notre climat, et les enfants adorent déterrer les gousses. Voici ce qu’on obtient selon les conditions :
- en pleine terre, sol lourd non amendé, été moyen : cinq à quinze gousses, autant dire une curiosité
- en butte sableuse, plein soleil, arrosage suivi : vingt-cinq à quarante gousses par pied
- sous tunnel ou serre froide, même conduite : quarante à soixante gousses, avec deux semaines d’avance
Séchage et conservation, la précaution à ne pas négliger
Les arachides mal séchées ou stockées humides développent des moisissures qui peuvent produire des aflatoxines, des toxines réellement dangereuses et qui ne se voient pas toujours. La règle est donc stricte : séchage complet en lieu aéré, puis conservation en coque dans un sac en toile ou une caisse ouverte, au sec, jamais dans un sac plastique fermé.
Jetez sans hésiter toute gousse tachée, noircie, poudreuse ou qui sent le renfermé, et ne goûtez pas pour vérifier. Signalons aussi l’évidence : l’arachide est un allergène majeur, et il vaut mieux prévenir vos convives que ces cacahuètes viennent du jardin. Pour toute question de santé, adressez-vous à un médecin.
Le conseil de Sophie. Le conseil de Sophie : montez une butte de sable et de compost de vingt centimètres, même si votre terre vous paraît correcte. C’est le seul geste qui a fait passer ma récolte de trois gousses par pied à une trentaine.

