Chaque année, vers la mi-octobre, mon bougainvillier commence à jaunir puis se déshabille en quinze jours. Chaque année, quelqu’un me demande si je vais le jeter. Et chaque année je réponds non, parce que c’est exactement ce qu’il est censé faire. Le seul risque, à ce stade, c’est de paniquer et de le soigner pour une maladie qu’il n’a pas.
Un bougainvillier est semi-caduc, pas persistant
On le vend dans les jardineries en pleine floraison, couvert de bractées et de feuilles luisantes, ce qui laisse croire qu’il est persistant. Il ne l’est pas. Dans son climat d’origine, il perd son feuillage à la saison sèche et le reconstitue quand les pluies reviennent. Sous nos latitudes, c’est le froid et le raccourcissement des jours qui jouent ce rôle de signal.
Autrement dit, la chute des feuilles n’est pas un accident, c’est une stratégie. La plante récupère ce qu’elle peut dans ses feuilles, les azote et les sucres mobilisables, puis les laisse tomber pour ne plus avoir à les entretenir pendant la mauvaise saison. Un bougainvillier qui garde toutes ses feuilles en janvier dans une pièce chauffée n’est pas plus sain, il est simplement empêché de faire ce qu’il faudrait.
Les trois déclencheurs, souvent combinés
Le premier est la température. En dessous de dix à douze degrés la nuit, la plante commence à retirer ses billes ; sous cinq degrés, la chute s’accélère nettement. En Anjou, cela tombe régulièrement autour du 10 octobre.
Le deuxième est la longueur du jour, qui passe sous les onze heures de lumière courant octobre. Le troisième est le changement d’arrosage, volontaire ou non : si vous avez commencé à espacer, ou si les pluies ont cessé, la plante enregistre le signal sécheresse. Le déménagement vers le local d’hivernage ajoute souvent un quatrième facteur, le changement brutal de lumière, qui à lui seul suffit à faire tomber la moitié du feuillage en une semaine.
Comment vérifier qu’il est bien vivant
Il existe un test simple, fiable, qui prend dix secondes. Avec l’ongle du pouce ou la lame d’un couteau, grattez l’écorce d’une tige sur un centimètre, sans appuyer. Si la couche sous l’écorce est verte et légèrement humide, la tige est vivante. Si elle est brune, sèche, et que la tige casse net avec un bruit sec, cette partie est morte.
Faites le test à trois endroits : à l’extrémité d’un rameau, au milieu de la charpente, et juste au-dessus du collet, là où le tronc sort de la terre. Il est fréquent que les extrémités soient sèches et que la base soit parfaitement verte. Tant que le collet est vert, la plante repartira, même si vous devez rabattre sévèrement au printemps.
Ce qu’il ne faut surtout pas faire en octobre
La panique produit toujours les mêmes réflexes, et ce sont exactement les mauvais. Arroser davantage pour compenser le jaunissement noie des racines qui n’ont plus de feuilles à alimenter. Donner de l’engrais pour relancer la plante la pousse à produire des pousses tendres, qui gèleront ou s’étioleront.
Voici la liste de ce que je m’interdis entre octobre et mars :
- augmenter l’arrosage, sous quelque prétexte que ce soit ;
- apporter de l’engrais, même un engrais dit doux ;
- rempoter, y compris si le pot semble trop petit ;
- traiter contre une maladie fongique alors qu’il n’y a aucun symptôme sur les tiges ;
- jeter la plante avant le mois de mai.
Chute normale ou pourriture racinaire : faire la différence
Il existe un vrai problème qui ressemble à la chute d’automne, et il vaut la peine de savoir l’écarter. La pourriture racinaire donne aussi un jaunissement et une chute des feuilles, mais avec des signes associés très différents.
Dans une chute normale, la terre est plutôt sèche, les feuilles jaunissent uniformément avant de tomber, et les tiges restent fermes et vertes sous l’écorce. Dans une pourriture, le substrat reste détrempé plusieurs jours après un arrosage, il dégage une odeur aigre, les feuilles brunissent parfois sans jaunir et restent accrochées, et surtout la base de la tige devient molle, presque spongieuse au toucher. Si vous dépotez, les racines saines sont blanches ou beiges et fermes, les racines pourries sont brunes, filandreuses, et leur enveloppe se détache quand on tire dessus.
Ce que je fais concrètement à la chute
Je laisse tomber les feuilles, littéralement. Je les ramasse au fur et à mesure à la surface du pot, parce qu’un tapis de feuilles humides à demeure favorise les moisissures et abrite des ravageurs pendant l’hiver. Je ne coupe rien des tiges à ce moment-là.
Je réduis l’arrosage à une fois toutes les trois ou quatre semaines, l’équivalent d’un demi-litre pour un pot de 35 cm, uniquement pour que la motte ne devienne pas poussière. Une motte totalement desséchée pendant quatre mois tue les radicelles, ce qui retarde beaucoup le redémarrage. Et je vérifie une fois par mois qu’aucune cochenille ne s’est installée dans les aisselles, ce qui est le vrai risque de l’hivernage.
Pourquoi il ne faut pas tailler tout de suite
La tentation est grande, quand une plante ressemble à un fagot de brindilles, de tout couper pour faire propre. C’est une mauvaise idée pour deux raisons. D’abord, tant que la plante est en dormance, on ne distingue pas correctement le bois mort du bois vivant, et on coupe presque toujours trop.
Ensuite, une taille stimule le départ de bourgeons. En novembre, ces bourgeons partiront dans de mauvaises conditions de lumière et de température, et vous obtiendrez des pousses filiformes que vous devrez retailler au printemps. J’attends donc février ou mars, quand les premiers bourgeons gonflent : à ce moment, le bois vivant est évident et la taille est utile.
Le calendrier normal du redémarrage
C’est la partie qui demande de la patience. Un bougainvillier hiverné au frais ne repart pas en mars, malgré les premières douceurs. Chez moi, les premiers bourgeons apparaissent entre la mi-avril et la mi-mai, parfois après une sortie progressive au jardin.
Ne le jugez donc pas avant la fin mai. J’ai gardé pendant six semaines un sujet que je croyais mort, uniquement parce que le collet était encore vert au test de l’ongle, et il a redémarré le 12 mai à partir de deux bourgeons situés à quinze centimètres du sol. Il a refleuri en août de la même année. La règle que je me suis donnée est simple : tant que le collet est vert, on attend.
Les cas où la chute est vraiment anormale
Il y en a deux qui méritent votre attention. Une chute brutale et totale en plein été, en juillet ou août, n’a rien à voir avec la dormance : elle signale presque toujours un dessèchement complet de la motte, ou à l’inverse un excès d’eau, parfois un rempotage récent mal supporté. Dans ce cas, il faut agir.
L’autre cas est la chute accompagnée de taches noires humides sur les tiges, ou d’un noircissement qui progresse du haut vers le bas sur plusieurs jours. Là, on est sur un problème de trop d’eau et de froid combinés. La réponse est de sécher, pas de traiter : cesser tout arrosage, déplacer dans un endroit mieux aéré, et couper au sécateur propre le bois franchement noirci jusqu’à retrouver du vert.
Ce qu’un bougainvillier bien hiverné donne au printemps
Une plante qui a perdu son feuillage au frais redémarre avec des pousses courtes, épaisses, bien colorées, qui portent ensuite les bractées. Une plante maintenue au chaud toute la saison froide redémarre avec des tiges longues et pâles qu’il faut supprimer. La chute des feuilles n’est donc pas une perte, c’est ce qui prépare la floraison.
C’est le retournement que j’ai mis trois ans à admettre : le bougainvillier le plus laid en janvier est celui qui sera le plus beau en juillet. Le plus vert en janvier est celui qui ne fleurira pas.
Le conseil de Sophie. Notez sur une étiquette la date à laquelle il a perdu ses feuilles, et la date à laquelle il est reparti : au bout de deux ans, vous connaîtrez son rythme et vous ne vous inquiéterez plus jamais en octobre.

