J’ai longtemps semé tout ce qui se sème, par principe et par plaisir. Puis j’ai compté : sur dix ans, mes semis de romarin m’ont donné trois pieds médiocres, et j’ai perdu quatre printemps à croire que j’avais de l’estragon alors que j’avais autre chose. Il y a des aromatiques qu’on sème parce que c’est plus simple et bien meilleur, et d’autres qu’il faut acheter en plant, pour des raisons botaniques précises.
La règle qui décide de tout
Le partage n’est ni une question de difficulté ni une question de budget, contrairement à ce qu’on lit. Il tient à trois critères objectifs : la vitesse de croissance, la fidélité de la descendance et la quantité dont vous avez besoin. Une annuelle rapide, fidèle et consommée en gros volume se sème. Une vivace lente, variable de graine en graine et dont un seul pied vous suffit s’achète.
Le troisième critère est celui qu’on oublie. Vous ne cuisinerez jamais assez de romarin pour justifier six pieds, alors qu’il vous faudra quinze pieds de persil pour tenir une saison. Semer coûte trois euros le sachet et donne cent plants ; acheter coûte quatre euros le godet. Le calcul est évident dans un sens comme dans l’autre, à condition de partir du besoin réel.
Les cinq à semer, et pourquoi
Ces cinq-là ont un point commun décisif : elles détestent être transplantées, parce qu’elles font une racine pivotante que le rempotage abîme. Le godet acheté en jardinerie, dont les racines tournent depuis six semaines, démarre presque toujours moins bien qu’un semis en place.
- Le persil, plat ou frisé : bisannuel, semé en place d’avril à juillet, à condition de faire tremper les graines douze heures et d’accepter trois semaines de levée
- La coriandre : elle monte en graine à la moindre transplantation, donc semis direct obligatoire, tous les mois de mai à août pour un approvisionnement continu
- L’aneth : pivot fragile, transplantation catastrophique, semis en place à trente centimètres d’écart
- Le cerfeuil : levée rapide en dix jours, monte vite à la chaleur, à ressemer toutes les cinq semaines de mars à septembre
- Le basilic : le seul du lot qui supporte le repiquage, mais un sachet donne quarante pieds pour le prix de deux godets, et le choix de variétés est sans commune mesure
Le cas du persil, plus délicat qu’il n’y paraît
Le persil a une réputation de graine capricieuse, et elle est méritée pour une bonne raison. Son enveloppe contient des composés inhibiteurs qui bloquent la germination tant qu’ils n’ont pas été lessivés par l’eau. D’où l’usage ancien du trempage : douze heures dans un verre d’eau tiède, changée une fois, suffisent à faire tomber le délai de levée de vingt-cinq à douze jours environ.
L’autre erreur classique est la profondeur. Le persil se sème à cinq millimètres, pas à deux centimètres, et le sol doit rester humide en surface pendant toute la levée, ce qui veut dire un arrosage léger tous les jours en mai si le vent souffle. Un voile ou une planche posée à plat pendant huit jours règle la question. Une fois levé, il est robuste et tient jusqu’aux gelées.
Les quatre à acheter en plant, et pourquoi c’est botanique
Ce n’est pas une facilité, c’est une contrainte réelle. Chacune de ces quatre plantes a une raison propre de ne pas se semer, et deux d’entre elles ne se sèment tout simplement pas.
L’estragon français est le cas le plus spectaculaire. La plante que vous voulez, celle qui a ce goût anisé caractéristique, est stérile : elle ne produit pas de graines viables. Tout sachet vendu sous le nom d’estragon contient en réalité de l’estragon de Russie, une espèce voisine plus rustique, plus vigoureuse et à peu près sans goût. Des milliers de jardiniers croient rater leur culture alors qu’ils ont simplement semé la mauvaise plante.
La menthe poivrée, elle non plus, ne se sème pas
Même logique, autre mécanisme. La menthe poivrée est un hybride naturel entre la menthe aquatique et la menthe verte, et comme beaucoup d’hybrides elle est stérile ou quasi stérile. Les graines vendues sous cette étiquette donnent, dans le meilleur des cas, un mélange hétérogène de menthes quelconques, souvent fades et rarement conformes.
Toutes les menthes, d’ailleurs, s’hybrident entre elles avec une facilité déconcertante dès que deux pieds fleurissent à proximité. C’est pour cette raison que la multiplication se fait exclusivement par bouture ou par division de touffe. La bonne nouvelle, c’est que c’est d’une simplicité enfantine : un fragment de tige de dix centimètres dans un verre d’eau émet des racines en huit jours, à n’importe quel moment de la belle saison.
Le romarin et le thym, une question de temps
Ces deux-là se sèment techniquement, et j’ai essayé plusieurs fois. La germination du romarin plafonne autour de trente pour cent, elle demande trois à quatre semaines, et il faut ensuite deux à trois ans pour obtenir un pied assez fourni pour être récolté sérieusement. Un godet acheté en avril vous donne des brins dès l’été suivant. L’écart de temps est sans commune mesure avec l’écart de prix.
S’ajoute la variabilité. Le thym citron, le thym rampant, le romarin retombant ou les variétés à floraison abondante sont des cultivars sélectionnés qui ne se reproduisent pas fidèlement par graine. Semez du thym et vous obtiendrez du thym commun ordinaire, jamais la variété affichée sur le sachet. Si vous tenez à multiplier, faites-le par bouturage en juin sur des tiges semi-aoûtées : c’est fidèle, gratuit et bien plus rapide.
Ce qu’il faut regarder au moment d’acheter un plant
Un godet mal choisi coûte plus cher qu’un semis raté, parce qu’il vous fait perdre une saison entière en plus de l’argent. Retournez toujours le pot avant de payer : si les racines forment un feutrage compact et tournent en spirale au fond, la plante est en souffrance depuis des semaines et repartira difficilement. Quelques racines blanches qui pointent, c’est parfait ; un chignon brun, c’est un refus.
Méfiez-vous aussi des pots de supermarché vendus au rayon frais. Ce sont des semis très denses, une trentaine de pieds serrés dans un godet, forcés en serre chauffée et destinés à être consommés en quinze jours. Ils ne sont pas faits pour être plantés. Si vous en avez un et que vous voulez tenter, il faut le dépoter, séparer les mottes en trois ou quatre groupes et les rempoter individuellement, avec un taux de réussite d’environ une fois sur deux.
L’échelonnement, ce qui change tout pour les semis
Le vrai avantage du semis n’est pas le prix mais le calendrier. La coriandre monte en graine en six semaines l’été, le cerfeuil en cinq, l’aneth guère plus. Semer tout le sachet en avril, c’est se retrouver avec une abondance ingérable en juin et plus rien du tout en août. Je sème une ligne de cinquante centimètres toutes les trois semaines, de mars à fin août, et j’ai des feuilles fraîches en continu.
Les graines se conservent bien si on les garde au sec, au frais et à l’obscurité, dans une boîte hermétique avec un sachet de gel de silice récupéré dans un emballage. Le basilic et le persil restent corrects trois ans, la coriandre et l’aneth quatre, le cerfeuil deux au maximum. Notez l’année d’achat au feutre sur chaque sachet : c’est la seule façon de savoir s’il faut doubler la dose de semis.
Mon panachage, chaque printemps
Concrètement, mon mois d’avril ressemble à ceci. J’achète quatre godets, une seule fois, et ils tiennent des années : un romarin, deux thyms de variétés différentes, une sauge. L’estragon français et la menthe, je les ai eus une fois et je les multiplie par division tous les trois ans, ce qui ne me coûte plus rien depuis longtemps.
Et je sème, en pleine terre et en jardinière, du persil, du basilic, de la coriandre, de l’aneth et du cerfeuil, en cinq ou six vagues successives jusqu’en août. Le budget annuel tourne autour de quinze euros, la moitié en godets la première année et rien ensuite. La différence de qualité, elle, est immédiate : un persil semé en place a une racine profonde et tient la sécheresse d’août sans broncher, ce qu’un plant repiqué ne fait jamais aussi bien.
Le conseil de Sophie. Gardez un pied de coriandre et un pied d’aneth monter en graine chaque été sans les arracher : ils se ressèmeront tout seuls en septembre et vous donneront la meilleure levée de l’année, sans que vous ayez rien à faire.

