Chaque novembre, on me pose la même question sous des formes différentes : faut-il tout rentrer, faut-il tout couvrir, faut-il faire quelque chose. Ma réponse tient en deux idées. La plupart de mes aromatiques passent l’hiver dehors sans que j’y touche, et celles qui meurent chez les autres meurent bien plus souvent d’excès d’eau que de froid. Voici comment je trie, plante par plante.
La rusticité en pot n’est pas celle du sol
C’est le point de départ, et il explique la moitié des échecs. En pleine terre, la masse du sol amortit le froid : à vingt centimètres de profondeur, il faut plusieurs jours de gel sévère pour que la température descende sous zéro. Dans un pot de dix litres posé sur une dalle, la motte gèle de toutes parts en une nuit, et sa température suit celle de l’air à une ou deux heures près.
La règle pratique que j’applique est simple : retirez cinq à sept degrés à la rusticité annoncée pour une plante cultivée en pot. Un romarin donné pour moins quinze degrés en pleine terre est en réalité à surveiller dès moins huit dans un bac de vingt litres. Plus le pot est petit, plus l’écart se creuse ; en dessous de cinq litres, considérez que la plante n’a presque aucune protection.
L’eau tue plus que le gel
Le thym, le romarin, la sauge et la lavande viennent de sols caillouteux qui ne retiennent rien. Ce qui les achève en hiver, ce n’est presque jamais la température, c’est un substrat détrempé pendant six semaines. Les racines asphyxiées pourrissent, un champignon s’installe au collet, et la plante meurt en mars alors que tout le monde accuse la gelée de février.
Trois gestes règlent la question et ils ne coûtent rien. Retirez toutes les soucoupes des pots dès la fin octobre, sans exception. Surélevez les bacs sur des cales ou des pieds de trois centimètres pour que l’eau s’évacue vraiment. Et si votre substrat est un terreau pur qui se gorge d’eau, incorporez un tiers de sable grossier ou de pouzzolane au printemps suivant, parce qu’un rempotage en novembre fait plus de mal que de bien.
Celles qui restent dehors sans rien faire
Ce sont les vivaces rustiques, et elles sont plus nombreuses qu’on ne croit. Chez moi en Anjou, avec des minimales autour de moins huit à moins dix la plupart des hivers, elles passent toutes sans protection, en pleine terre comme en bac de plus de trente litres.
- Thym commun, tenant sans problème jusqu’à moins quinze voire moins vingt degrés
- Ciboulette, extrêmement rustique, qui disparaît complètement et ressort en mars
- Origan et marjolaine vivace, qui sèchent en surface mais repartent de souche
- Sauge officinale, rustique jusqu’à moins quinze, avec un feuillage qui reste présent
- Menthe, oseille et livèche, qui disparaissent totalement l’hiver et n’inquiètent que ceux qui les croient mortes
Celles qui restent dehors mais méritent un coup de main
Le romarin est le cas typique. Rustique jusqu’à moins douze ou moins quinze en pleine terre bien drainée, il devient fragile en pot et les variétés rampantes le sont davantage que les variétés dressées. Je laisse les miens dehors, contre le mur sud de la maison, et je les entoure d’un voile d’hivernage seulement quand une nuit sous moins sept degrés est annoncée.
Le laurier-sauce suit la même logique : il encaisse moins dix en terre, moins cinq ou six en bac. L’estragon français disparaît en surface et supporte moins quinze, mais son collet déteste l’humidité stagnante : je couvre le pied de trois centimètres de gravier plutôt que de paille, qui retient l’eau. Dans tous les cas, le voile d’hivernage s’installe la veille du coup de froid et se retire dès que la température repasse au-dessus de zéro, pour laisser respirer le feuillage.
Celles qu’il faut vraiment rentrer
Trois plantes seulement, dans mon jardin, franchissent la porte. La citronnelle tropicale, celle des cuisines asiatiques, souffre déjà à cinq degrés et meurt à zéro : elle passe l’hiver dans la véranda, presque sans eau. La verveine citronnelle est donnée pour moins cinq en pleine terre, mais en pot elle ne survit pas à un hiver dehors chez moi ; elle perd toutes ses feuilles, ce qui est normal, et repart en mai si le pot est resté hors gel.
Le gingembre et le curcuma, si vous en cultivez, rentrent aussi mais sous une autre forme : on laisse le pot sécher complètement et on le stocke à l’obscurité entre douze et quinze degrés, sans arrosage du tout jusqu’en avril. Dans les trois cas, l’endroit idéal n’est pas le salon chauffé mais un local frais et lumineux entre cinq et douze degrés, garage avec fenêtre, cage d’escalier ou véranda non chauffée.
Le basilic, cas particulier qu’il faut savoir lâcher
On me demande chaque automne comment sauver le basilic, et la réponse est qu’il ne faut pas essayer. Le basilic commun est une annuelle tropicale : elle noircit en dessous de dix degrés et son cycle est de toute façon terminé après la floraison. Rentré en appartement, il tient six semaines, s’étiole faute de lumière, attrape des cochenilles et finit à la poubelle en janvier.
Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est prolonger un peu. Une bouture de dix centimètres prélevée fin septembre, mise dans un verre d’eau puis rempotée, donne des feuilles utilisables jusqu’à Noël sur une fenêtre très lumineuse. Et surtout, congelez : les feuilles mixées avec un filet d’huile dans un bac à glaçons gardent leur parfum six mois, ce qui est infiniment plus utile qu’un pied souffreteux sur le radiateur.
L’appartement chauffé, la fausse bonne idée
C’est l’erreur la plus fréquente et la plus coûteuse. Un romarin rentré dans un salon à vingt et un degrés se retrouve avec une évaporation forte, une lumière hivernale faible et aucune période de repos. Il s’étiole, produit des pousses molles, attire l’araignée rouge que le chauffage favorise, et se retrouve au printemps en bien plus mauvais état que s’il était resté sur le balcon.
Les aromatiques méditerranéennes ont besoin d’une dormance froide. Entre cinq et dix degrés, elles ralentissent leur métabolisme, consomment peu et attendent. Si votre seul espace hors gel est une pièce chauffée, mieux vaut laisser la plante dehors avec un bon paillage et un voile, en assumant un risque de perte, que de garantir un dépérissement lent à l’intérieur.
Ce qu’il ne faut surtout pas faire en novembre
Deux gestes courants font plus de dégâts que le froid lui-même. Le premier est la taille d’automne : rabattre un thym, un romarin ou une sauge en octobre déclenche des repousses tendres qui gèleront à la première gelée et ouvrira des plaies que l’humidité infectera. La taille de ces plantes se fait en mars ou en avril, après les dernières gelées sévères, jamais avant l’hiver.
Le second est l’apport d’engrais tardif. Un azote donné en septembre pousse la plante à fabriquer des tissus jeunes et gorgés d’eau au pire moment. Dernière fertilisation en juillet, et plus rien ensuite. De la même façon, réduisez les arrosages progressivement dès octobre : en hiver, une aromatique en pot dehors se contente de la pluie, et n’a besoin d’un peu d’eau que lors d’un long épisode sec et venteux.
Le calendrier que je suis, en résumé
Fin septembre, j’arrête tout engrais et je prélève mes boutures de basilic et de verveine. Mi-octobre, je retire les soucoupes, je surélève les bacs et je regroupe les pots sensibles contre le mur sud, à l’abri du vent d’est qui dessèche plus qu’il ne gèle. Début novembre, je rentre la citronnelle et la verveine dans la véranda.
Ensuite, je ne fais plus rien tant qu’aucune nuit sous moins sept degrés n’est annoncée. Le jour où elle l’est, je pose les voiles la veille en fin d’après-midi et je les retire dès le dégel. En mars, je découvre tout, je taille, je rempote ce qui a besoin de l’être. Ça représente peut-être trois heures de travail sur toute la saison froide, et je perds une plante certains hivers, rarement deux.
Le conseil de Sophie. Notez sur une étiquette plantée dans chaque bac la température minimale que la plante encaisse : le soir où l’on annonce moins huit à vingt-deux heures, on ne se pose plus aucune question et on ne rentre que ce qu’il faut.

